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mercredi 18 décembre 2013

La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray (1839-1937) par Stéphanie Desroche

Au XIXe siècle, les enquêtes sur la condition ouvrière ou sur le paupérisme des classes laborieuses urbaines se multiplient. Qu'ils considèrent les enfants comme victimes ou coupables, les auteurs de ces rapports s'accordent sur un point : les conditions de vie et le manque d'instruction des enfants des classes populaires, qui forment la quasi-totalité des enfants de justice, sont les premières causes de l'augmentation de la délinquance juvénile, considérée dès lors comme un véritable problème social auquel il faut remédier. Parallèlement, un grand débat s'ouvre sur la question de l'emprisonnement, de nombreuses critiques mettent en lumière le dysfonctionnement du système carcéral français en tant qu'institution permettant au détenu de s'amender. Au contraire le dispositif pénal, qualifié d' « école du crime », engendrerait la récidive et serait particulièrement préjudiciable aux jeunes détenus, alors emprisonnés avec les adultes. C'est pourquoi tout au long du XIXe siècle, une série de textes législatifs va d'abord distinguer puis encadrer la prise en charge de l'enfance irrégulière.

Pour la première fois, le Code pénal de 1810 envisage une catégorie spéciale de détenus: celle des enfants. Une distinction est faite entre l'adulte et le mineur (la majorité pénale est alors fixée à 16 ans) pour lequel on applique des peines réduites. Le Code pénal dispose que les mineurs ayant agi sans discernement doivent être acquittés et rendus à leur famille alors que ceux qui ont été condamnés ou les acquittés que leur famille ne veut pas prendre en charge sont placés dans des quartiers spécialisés des prisons. Ce dispositif demeure néanmoins théorique et il faut attendre les années 1830 pour que quelques prisons françaises appliquent ces mesures, notamment avec la création en 1824 du premier quartier réservé aux mineurs à la prison de Strasbourg ou l'inauguration de la Petite Roquette à Paris en 1836, dédiée à l'enfermement des mineurs. 

Le dispositif carcéral reste donc la solution apportée à la question de la délinquance juvénile mais la loi du 5 août 1850 relative à l'éducation et au patronage des jeunes détenus ajoute deux institutions qui vont participer à la correction des mineurs délinquants : la colonie pénitentiaire agricole et le patronage.
 L'article 2 de la loi réaffirme le principe de l'enfermement des jeunes détenus condamnés dans des quartiers spécialisés, mais l'article 3 précise que pour « Les jeunes détenus acquittés en vertu de l’article 66 du code pénal comme ayant agi sans discernement, mais non remis à leurs parents, sont conduits dans une colonie pénitentiaire ; ils y sont élevés en commun, sous une discipline sévère, et appliqués aux travaux de l’agriculture, ainsi qu’aux principales industries qui s’y rattachent. ». Les enfants condamnés à des peines de plus de six mois et inférieures à deux ans sont également envoyés dans les colonies pénitentiaires (article 4). Ces trois institutions ne sont pas isolées les unes des autres et forment une véritable chaîne carcérale : un mineur peut à la fois connaître la prison puis la colonie s'il est considéré comme ayant agi sans discernement ou que sa peine est minime et enfin si l'administration juge que le colon s'est amendé, il est placé sous le patronage d'un agriculteur. Cette chaîne n'est pas à sens unique et le mineur peut réintégrer la colonie si son comportement est répréhensible, voire la prison. 

Ce système préconisé par Frédéric-Auguste Demetz, trouve une application concrète lorsque ce dernier ouvre en 1839 la colonie pénitentiaire agricole de Mettray, une dizaine d'années avant que la loi sur l'éducation et le patronage des jeunes détenus n'institue les colonies agricoles. Y sont détenus également, les jeunes qui relèvent de la correction paternelle, définie par les articles 375 à 378 du Code Civil de 1804. Ce système permettait d'incarcérer des enfants à la demande des parents pour des durées limitées dans le temps, un à six mois renouvelables. La colonie de Mettray dispose d'un quartier réservé à cette catégorie de détenus dès 1850, la Paternelle qui accueillera entre autres Michel Verne, envoyé par son père Jules Verne en 1877 pour une période de six mois.

Gravure de la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray
La colonie pénitentiaire de Mettray ouvre officiellement ses portes le 22 janvier 1840. Elle est construite sur des terres prêtées par un aristocrate tourangeau, Hermann de Brétignières de Courteilles, à une dizaine kilomètres de Tours. Les premiers colons sont au nombre de huit, ils ont été transférés de la maison centrale de Fontevraud. L'initiative du projet revient à un philanthrope, F-A Demetz, un partisan de Tocqueville qui est particulièrement au courant des réformes pénitentiaires, d'abord en tant que magistrat et parce qu'il a eu l'occasion d'observer les systèmes carcéraux d'Europe (en particulier les colonies agricoles pour adultes des Pays-Bas) et des États-Unis.

Portraits de Frédéric-Auguste Demetz et de Hermann Brétignière de Courteilles
Plusieurs de ces principes sont identifiables dans le fonctionnement de la colonie : le couchage en hamac dans les dortoirs s'inspire de ce qui est pratiqué dans les pénitenciers pour mineurs anglais et les cellules de la Paternelle sont une application du principe philadelphien. 

Gravure représentant le coucher des colons

Selon Demetz, il est nécessaire que ce genre d'établissement se trouve à la campagne, « pour arriver à réformer cette jeune population, il faut avant tout la déplacer et l’enlever à ses habitudes locales. Le fatal penchant qui la porte à s’agglomérer dans les villes est pour elle une source perpétuelle de dépravation » (Frédéric-Auguste Demetz, Fondation d’une colonie agricole de jeunes détenus, Mettray, Duprat, Paris, 1839, p. 5.). A cela s'ajoute l'idée défendue par Demetz que le détenu doit être éduqué par le travail de la terre et par la religion. La chapelle apparaît d'ailleurs comme un véritable repère spatial au centre de la Colonie et l'inscription « Dieu vous voit » est présente sur les murs des cellules. De même le clocher de la chapelle a une fonction de surveillance, qualifié par Demetz de « clocher mirador », il est une application de la logique panoptique.

A sa création, la colonie pénitentiaire de Mettray bénéficie d'une aura importante auprès des contemporains parce qu'elle est présentée comme le modèle à suivre et qu'un nombre important de personnes, plus ou moins connues se sont impliqués dans la fondation de l'établissement. De par sa fonction de magistrat, F-A Demetz possède un large réseau de personnalités qui lui assure de nombreux soutiens dans son projet. Ainsi en 1839, 439 membres fondateurs s'associent dans la Société paternelle, en charge de l'administration de la Colonie. Parmi eux, se trouvent l'élite bourgeoise locale mais aussi des hommes politiques et notamment des ministres tel que Guizot, des magistrats, des industriels, des hommes du monde de la finance et des aristocrates. Demetz entretient ce réseau et assure la publicité de son établissement grâce à une abondante correspondance ; il écrit plus de 7000 lettres entre 1845 et 1873 afin de faire connaître la colonie et trouver de nouveaux soutiens.

Vue du pavillon Marie Emma Hébert
Mettray se démarque également par son organisation spatiale pavillonnaire, inspirée de la colonie de Horn près de Hambourg. Les colons vivent dans des maisons dont l'architecture rappelle celle des chalets suisses, construites autour de la chapelle et de la place centrale arborée, le tout donnant à la colonie un aspect de cité idéale. Les pavillons mesurent 6 mètres de largeur sur 12 mètres de longueur et portent le nom d'une ville de France ou d'une personne. Les hamacs sont accrochés aux murs la journée pour transformer le dortoir en réfectoire ou en atelier et tendus le soir selon un rituel minuté. Il n'y a ni verrous, ni barreaux aux fenêtres, rien à voir en apparence avec l'architecture traditionnelle des prisons, et contrairement aux autres établissements pénitentiaires, la Colonie n'est pas entourée de murs d'enceintes mais de champs. Toutefois si l'aspect bucolique peut faire oublier la fonction initiale du lieu, les colons sont rapidement rappelés à l'ordre par la discipline stricte et les conditions de vie difficiles qui y règnent. Nombreux sont ceux qui tentent de s'échapper mais ils sont rapidement repris, leur uniforme les rendant facilement reconnaissable auprès de la population locale qui bénéficie de primes pour chaque colon capturé. Ainsi, s'est mise en place une véritable « chasse à l'enfant » comme la qualifiée Jean Genet dans son livre Le miracle de la rose, témoignage de son passage à Mettray de 1926 à 1929.

Chaque colon appartient à une famille, composée de quarante à cinquante individus, qui est sous la surveillance d'un « chef de famille » lui-même secondé par un « frère aîné » choisi parmi les colons. 

Photographie d'une famille de colons devant les pavillons

Il s'agit là d'une autre particularité du lieu : le personnel affecté à la surveillance et à l'instruction des colons est formé sur place à l'école normale des contremaîtres, la première du genre en France, qui préfigure l'éducation spécialisée telle qu'on la connaît aujourd'hui. Cette école ouvre en juillet 1839 quelques mois avant l'arrivée des premiers colons. L'instruction des contremaîtres est sommaire, le but étant de donner des bases en arithmétique, en français, en histoire et en géographie françaises aux colons. En revanche, l'accent est mis sur l'instruction religieuse et sur les connaissances en agroalimentaire, considérées comme un réel outil pédagogique pour rééduquer les mineurs accueillis à la Colonie. Les élèves de l'école des contremaîtres ont d'abord le statut d'aspirants et de moniteurs et réalisent des « stages d'observation » avant d'être nommés chefs de famille ou surveillants. Ce personnel éducatif joue un rôle primordial à l'intérieur de la colonie puisqu'il est en charge des colons du lever au coucher, de leur éducation, de leur travail, de leur formation professionnelle et de leur vie quotidienne. Une structure était également responsable de l'accompagnement et de la réinsertion des colons après leur départ de la colonie, souvent chez un agriculteur ou dans l'armée. Toutefois cette école ne survit pas à la mort de son fondateur F-A Demetz et ferme dans les années 1870.

L'éducation physique et la morale constituent les principaux outils pédagogiques utilisés pour corriger le comportement des colons. L'objectif est de dresser les esprits indociles par des exercices corporels. La gymnastique est fortement imprégnée par les exercices militaires (marche au pas cadencé, manœuvres militaires) afin de préparer les colons au métier des armes tout en canalisant leur agressivité. A cela s'ajoute la formation professionnelle, orientée principalement vers l'agriculture et l'artisanat pour d'endiguer l'exode rural et moderniser les campagnes. En 1890, Mettray dispose de 350 hectares cultivés par les colons. 

Photographie d'exercices de gymnastique

En ce qui concerne l'instruction des colons, elle se limite au strict minimum : lecture, écriture, calcul et quelques notions d'histoire et de géographie. Dans les années 1840, le volume horaire consacré à l'éducation scolaire est de deux heures par jour. A partir de 1874, avec les nouvelles dispositions législatives scolaires, l'instruction est fixée à quatre heures par jour en hiver et trois heures en été mais l'analphabétisme reste important : le peu de moyens dont disposent les instituteurs, qui sont eux même en nombre insuffisants pour gérer autant d'élèves épuisés par leur journée de travail, rendent la tâche difficile. 

Carte postale d'une classe de Mettray
La journée d'un colon débute à 5h du matin et s'achève à 21h, la majeure partie est consacrée aux travaux agricoles ou en ateliers.

Travail des colons aux champs et en atelier

Les uniformes rappellent ceux des bagnards : une chemise en toile blanche, un pantalon bleu, des bandes molletières, des sabots et un chapeau de paille constituent le trousseau du détenu. Pour le dimanche, journée réservée à la messe et aux démonstrations militaires, les uniformes s'apparentent à ceux des marins, le béret à pompon rouge et la vareuse bleu marine remplaçant le chapeau et la chemise en toile. 

Uniforme des colons et uniforme du dimanche
Un système de récompenses est mis en place pour les familles ou les colons les plus méritants, et pour ceux qui ont eu un comportement répréhensible, les punitions vont du régime au pain noir et à l'eau au renvoi en maison centrale en passant par l'emprisonnement en cellule. Demetz qui adhère au système philadelphien, préconise un isolement total du détenu, la solitude favorisant le repentir des plus récalcitrants selon lui. La nourriture pauvre en quantité autant qu'en qualité est le plus souvent composée de soupe claire et de pain. Les colons souffrent du froid en hiver et le port des sabots à même la peau entraînent blessures et engelures. L'hygiène laisse également à désirer, les détenus ne se lavent avec du savon que deux fois par semaine et l'accès aux toilettes n’est possible qu’à des heures imposées et par groupe de quatre. Les accidents de travail sont fréquents ainsi que les automutilations, qui témoignent selon l'administration de la paresse et de la perversion du colon davantage que de sa détresse. Les gardiens sont surnommés « gaffes » ou « gâfes » et les passages à tabac ne sont apparemment pas rares selon des témoignages d'anciens colons. La violence entre les colons fait également parti du quotidien, une véritable hiérarchie s'instaure au sein des familles. J. Genet dénombre trois catégories de colons : au sommet « les durs », « les vautours» sous la protection des premiers, et les « cloches » autrement dit les souffre-douleur. 
Dans ces condition le taux de mortalité des colons est relativement élevé et l'étude comparative du registre de décès de la colonie de Mettray, des archives de la Société Paternelle et du registre de l'hôpital de Tours montrent que l'administration minimise les décès, puisque entre 1840 et 1937, le nombre de décès déclarés est inférieur de 33% au nombre réel de décès.

Assiette au Beurre, n°411, 13 février 1909
La période qui s'étend de 1880 à 1937 correspond au lent déclin de la Colonie. L'idéal des débuts a laissé la place à l'aspect purement répressif de la correction des jeunes, dont les conditions de rétention se sont aggravées au cours de cette période. 
Les changements politiques et les nouvelles législations sur la scolarité et le travail des enfants ébranlent également l'établissement, à l'égard duquel le pouvoir politique, dans un contexte d'anticléricalisme, se montre méfiant. La réputation de la Colonie en pâtit et les problèmes financiers s'accumulent, les magistrats y envoient moins d'enfants alors que le Ministère de la Justice réduit les prix de journée des colons. Avec la fermeture de l'école des contremaîtres, l'administration fait face à une pénurie de personnel et recrute souvent des agents inexpérimentés, pour la plupart issus des milieux militaire et carcéraux. Cette hostilité est à son paroxysme en 1909 lorsqu'éclate « le scandale de Mettray ». Un colon nouvellement arrivé, placé au titre de la correction paternelle est retrouvé pendu dans sa cellule. 

Une campagne de presse nationale dénonce le traitement infligé à la jeunesse irrégulière enfermée dans ce que les journalistes qualifient de bagnes pour enfants ainsi que la toute-puissance des parents sur leurs enfants. La revue satirique L'Assiette au beurre consacre un numéro entier à Mettray, agrémentée de caricatures sinistres.

Assiette au Beurre, n°411, 13 février 1909

Une deuxième campagne de presse dans les années 30, portée par les témoignages d'anciens colons, va sonner le glas de la Colonie. Elle est lancée en 1932 par Henri Danjou qui publie Enfants du malheur ! Les bagnes d'enfants mais c'est sous la plume d'Alexis Danan, journaliste à Paris-Soir qu'elle prend de l'ampleur, ce dernier s'attaquant régulièrement à la Colonie de Mettray dans ses articles. Au terme de quatre-vingt-dix-huit ans de fonctionnement et après avoir accueilli plus de 17 000 mineurs de 6 à 21 ans, la colonie ferme ses portes en 1937. La Société Paternelle, devenue La Paternelle, n'a pas disparu pour autant puisqu'elle gère toujours l'établissement qui accueille aujourd'hui un Institut de Rééducation Médico-Professionnel appelé « Village des Jeunes » et un micro musée de la colonie agricole pénitentiaire dans l'ancienne chapelle. 


Sources :

Luc FORLIVESI, Georges-François POTTIER et Sophie CHASSAT, Éduquer  et punir. La  colonie agricole  et pénitentiaire de Mettray, Presses Universitaires de Rennes, 2005

Jacques Bourquin, « Le Mettray des origines », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » Hors-série | 2007, [ en ligne ]

Idelette Ardouin-Weiss et Georges-François Pottier, Les décès des enfants de la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, [ en ligne ]

Histoire de la protection judiciaire de la jeunesse, Ministère de la Justice, [ en ligne ]

Numéro complet de L’assiette au Beurre, n°411, 13 février 1909, consacré à Mettray, [ en ligne]

Quelques photographies du site Criminocorpus 

vendredi 4 octobre 2013

Objets-souvenirs des camps d'internement du Loiret (Pithiviers et Beaune-la-Rolande)

Dans ces deux communes du Loiret, il ne reste plus trace des deux camps d'internement qui reçurent les victimes des persécutions raciales pendant l'Occupation. Des plaques commémoratives ont été apposées et des stèles érigées, mais les baraquements ont disparu. Une exposition de grande qualité eut lieu au Mémorial de la Shoah en 2008 pour présenter des objets confectionnés par les internés entre 1941 et 1942. Ces Juifs étrangers avaient été raflés à Paris en 1941. Ils furent déportés vers les camps de la mort à partir de 1942. Durant leur internement, ces travailleurs manuels, en grande majorité, confectionnèrent de modestes objets destinés à leurs familles qui eurent le droit de les visiter, comme en témoignent les photographies réunies dans un précieux livre par Serge Klarsfeld. Ce sont les ultimes témoignages de ces hommes qui furent présentés, avec des notices évoquant leur vie, antérieurement à leur arrestation, celle de travailleurs immigrés et réfugiés à Paris, et leur sort funeste après leur passage au camp. Un catalogue de cette exposition est disponible à la librairie du Mémorial de la Shoah.

lundi 20 août 2012

La prison du Bordiot à Bourges

Le Bordiot - Maison d’arrêt de Bourges
Fin du XIX° siècle


Située à seulement quelques dizaines de kilomètres du centre de la France, la ville de Bourges est située à la confluence de plusieurs rivières (Yèvre, Voiselle, Auron, Moulon), ce qui explique la surface importante de marais au pied de la ville médiévale. Elle est aussi l’ancienne capitale du Berry (ancienne province s’étendant aux départements de l’Indre et du Cher). La ville vit son grand siècle au XIV° siècle, avec le Duc Jean de Berry, ainsi que Jacques Cœur, riche marchand drapier, notamment connu pour sa devise « A cœur vaillant, rien d’impossible ».

Quant au patrimoine carcéral dans le Cher, il est pour le moins réduit, puisque la prison de Bourges, appelée le Bordiot, en est l’exemple le plus important (celles de Saint-Amand-Montrond et de Sancerre n’ayant eu que peu d’importance), et la seule prison encore en activité aujourd’hui.



Avant sa construction, les prisons de Bourges se sont successivement trouvées :
- dans la tour n°12 du rempart de la ville romaine, 
- puis dans le pillier-butant de la cathédrale, où se trouvaient les deux cellules de la prison du Chapitre,
- et, pour la plus longue période, dans les caves du Palais du Duc Jean, de 1667 à la fin du XIXème siècle, alors dans un état déplorable.


Une nouvelle prison dans l’air du temps


Le 26 août 1854, le Conseil général du Cher décide alors la construction d’une nouvelle prison. Cette prison doit être à la fois une maison d’arrêt, de justice et de correction.
Ce projet de construction fait l’objet d’une consultation d’architectes. Quatre projets sont ainsi proposés, et c’est celui de Emile Tarlier (important architecte du Cher de la fin du XIXème siècle) qui est accepté. Les plans tracés prévoient une prison de type « demi-cellulaire ». Le lieu d’implantation pose plus de problèmes, puisque E. Tarlier souhaite la placer en centre-ville. Ce projet sera finalement abandonné.

La loi du 5 juin 1875 fixe pour chaque département des normes précises pour les prisons de courtes peines (peines inférieurs à un an et un jour), autrement dit pour les prisons gérées par les départements. Chaque établissement pénitentiaire doit présenter un système cellulaire normé et rigoureux, basé sur l’isolement et la séparation des prisonniers entre eux. Le but est d'obtenir le repentir et une certaine moralisation avec le secours de la religion, de l'instruction (par la lecture et la prière), et du travail. On recommande des visites quotidiennes du directeur, de l’aumônier, des surveillants, de l’instituteur et des parents.
Cette loi impose aussi l’adoption du régime cellulaire à toute reconstruction ou appropriation par l’Etat de prisons départementales.Il faut diminuer la promiscuité qui y règne, limiter la récidive et la contamination morale. 

Ainsi, à partir de 1882 commence la construction d’un édifice « moderne », selon les plans de Bussières et Pascault, au-dessus de la gare, sur la butte d’Archelet. 

Elle est constituée de trois branches inégales selon un plan rayonnant autour d'un point central. Il s’agit d’une construction lourde, typique de l’architecture carcérale de la IIIe République. Un délinquant doit s’amender, donc tout ce qui touche à la décoration, à l’aménagement ou à l’humanité est proscrit. Dans l’arrêté du programme de construction, le Préfet déclare : « L’architecte doit s’abstenir entièrement de ce qui n’est qu’ornement architectural. Il doit parallèlement songer que ce n’est pas un monument d’art qu’il édifie ».

Il semble que la maison d’arrêt ait été opérationnelle dès 1886, mais n’avoir été mise en service qu’en 1896. Elle remplace ainsi la prison des caves du Palais du Duc Jean, devenue insalubre (le Palais abrite aujourd’hui le Conseil Général du Cher).

Sa capacité est prévue pour 200 détenus au maximum, dont 10% de femmes.



Croquis établi par Maurice Champenier à l'âge de 13 ans pendant son incarcération au Bordiot après son arrestation le 30 avril 1944 (frère de Roland Champenier, l'un des chefs FTP du Cher alias "Commandant Roland")
Source: Musée de la Résistance et de la Déportation. Croquis reproduit dans le site : http://www.m2navarre.net/projets/histoire/repression-cher/02Cher/03Bourges/04Bordiot/archives.html


Le Bordiot pendant  la seconde Guerre Mondiale


Deux hommes, chacun à l'opposé de l'autre  sur la ligne du bien et du mal : Alfred (Aloïs) Stanke, dit le « Franciscain de Bourges », et Paoli, aussi appelé « le traitre », « le sinistre » ou encore « le Monstre ».

Paoli est un berruyer, né en le 31 décembre 1921 à Aubigny-sur-Nère, un village situé à 60 kilomètres de Bourges, de parents modestes. Anticommuniste et germanophone, il est engagé comme interprète à la Gestapo de Bourges le 31 mars 1943, où il obtiendra bien vite la confiance des officiers et prendra du galon tout en recevant des « tâches » à haute responsabilité. Son zèle est sinistrement connu dans toute la région, et les (nombreuses) personnes qu’il fait arrêter son envoyées au Bordiot pour y être affreusement torturées, et/ou déportées. Il est de notoriété publique que ceux qu’il prend ne reviennent pas. Seules quatre des vingt-trois personnes arrêtées par Paoli dans sa commune natale d'Aubigny revinrent des camps nazis.

Le Gestapiste français est également l’un des principaux protagonistes de la rafle menée dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944 contre les Juifs réfugiés à Saint-Amand-Montrond, où 71 personnes sont arrêtées. Au cours des jours suivants, il participe au massacre de 36 d'entre elles sur le site de la ferme abandonnée de Guerry, où ils sont précipités vivants dans des puits (leurs corps ne seront retrouvés que six mois plus tard, et exhumés afin de leur rendre une sépulture décente, grâce au témoignage du seul survivant de cette tragédie, Charles Kramensein, qui réussit à fuir en sautant du camion qui l'emmenait au supplice).
Marc Tolédano, alors jeune Résistant, évoque en ces termes sa rencontre avec Paoli, au siège de la Gestapo :
« A sa vue, le sinistre Scharfüher Schultz déclare : "Ah, voilà Paoli, un compatriote à toi ! C'est un spécialiste de l'arrachage des ongles" et s'adressant en fait à Paoli, il lui demande de "s'exercer sur le jeune garçon qui ne veut pas parler". Paoli dévisagea Tolédano, et murmura en allemand : "Non, je n'ai pas le temps, il faut que je passe à la prison pour voir un Juif, que la police de Vierzon nous a envoyé". »
Après de nombreuses tortures, Marc Tolédano sera transféré dans un cachot du Bordiot. A bout de force après les sévices qu’il a subi, les poignets serrés dans des menottes qui possèdent des mâchoires acérées comme des pièges, le métal entrant dans la chair, dans un état de semi-coma, il voit alors un homme et raconte : "L'homme s'immobilise tout près de moi, me met sur le front une grosse main chaude, courte et potelée, et me dit dans un souffle : "- Ne bougez pas, ne dites rien, je suis infirmier allemand, frère Alfred, de l'ordre de saint-François, je suis là pour vous soigner, vous réconforter, vous soulager."
C'était là la première rencontre de Marc Tolédano avec le "Franciscain de Bourges". Comme beaucoup de Résistants qui passeront par le Bordiot, le jeune Marc Tolédano, refuse d’ailleurs au départ de considérer cet allemand portant l’uniforme honni comme un ami.





Le Franciscain de Bourges, Alfred Stanke, est né à Dantzig le 25 octobre 1904. Il entre à 16 ans à l’institut des frères Franciscains Hospitaliers de la Sainte Croix. Il est envoyé au Vatican dès l’âge de 20 ans où exerce la fonction de cuisinier du pape Pie XI.
De retour en Allemagne, Alfred devient infirmier à Cologne, dans un hôpital tenu par les Clarisses, et pour la première fois, il rencontre la souffrance et la mort. Il soulage les malheureux.
Mobilisé dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale, Alfred Stanke est gardien et infirmier de la prison du Bordiot, à Bourges, de 1942 à 1944. Alfred Stanke s’évertua à soigner les détenus torturés par la Gestapo, à apporter aide morale et assistance matérielle, achetant de la nourriture sur ses propres deniers, faisant passer des messages aux familles et sauvant plusieurs vies au péril de la sienne. Il met également au point des réseaux internes de communications entre détenus, de sorte qu’ils présentent un front commun lors des « interrogatoires », il les conseille sur leur défense, et renseigne également les réseaux extérieurs de la Résistance.
Au grand dam des prisonniers, Alfred Stanke est déplacé à Dijon le 4 avril 1944.
En septembre, il est fait prisonnier par les Forces françaises de l’Intérieur et est envoyé aux États-Unis. Il sera rapidement rapatrié sur l’intervention de ses amis français. Il rejoint alors son pays et travaille, avec conviction à la réconciliation franco-allemande. Il passe ses dernières années au couvent franciscain de Sélestat. Dans la nuit du 18 au 19 septembre 1975 un feu emporte la cellule du frère. Celui-ci est transporté à l’hôpital des grands brûlés de Metz. Il meurt le 23 septembre. Respectant sa volonté de reposer près de ses amis français et soldats anglais, son corps a été rapatrié au cimetière de Saint Doulchard, près de Bourges.

En 1966, Marc Tolédano, résistant sauvé par le moine-soldat, relate ses actions auprès des prisonniers sous le titre : Le franciscain de Bourges. L’année suivante, le cinéaste Claude Autant-Lara, se basant sur le témoignage de Marc Tolédano, réalise un film homonyme. L’acteur principal Hardy Kruger a refusé tout cachet pour jouer le rôle du frère Stanke.

Quant à Paoli « le Sinistre », il suit les troupes allemandes qui évacuent Bourges le 6 août 1944. Arrêté par les forces britanniques à Flensburg près du Danemark le 16 mai 1945, il est remis aux autorités françaises en janvier 1946 et ramené à Bourges. Au mois de mai, son jugement représente l’un des grands procès de l'après-guerre. L'intéressé y assume ses actes en homme qui se sait perdu. L'indignation suscitée par l'exposition des atrocités auxquelles il a participé est accrue par sa déclaration : « Je ne suis pas Français, mais Allemand ». Il est condamné à mort, et passé par les armes le 15 juin 1946 au polygone de Bourges, lieu où avaient été exécutés les otages et les captifs de la Gestapo pendant la guerre.


On peut compléter les informations de cette contribution en consultant un site consacré à la seconde Guerre Mondiale à Bourges : http://www.m2navarre.net/projets/histoire/repression-cher/02Cher/03Bourges/04Bordiot/texte.html ; des photographies reproduites ici proviennent de ce site qui comporte une vidéo du témoignage de résistants incarcérés dans la prison du Bordiot.

lundi 6 août 2012

Saint-Amand-Montrond et Sancerre

Saint-Amand-Montrond


La commune de Saint-Amand-Montrond se trouve dans le Sud du département du Cher, à une soixantaine de kilomètres de Bourges. Aujourd’hui, Saint-Amand-Montrond est surnommée la « cité de l’or », car elle est le 3ème pôle de fabrication de bijoux et objets en or de France.

Au Moyen-Age, deux cités se partagent le territoire : Saint-Amand-le-Chastel et Saint-Amand-sous-Montrond, les deux villes étant elles-mêmes dominées par la forteresse de Montrond. Elle est considérée actuellement comme appartenant au Berry. Les deux villes de Saint-Amand-le-Chastel et Saint-Amand-sous-Montrond, furent tantôt dans le Berry tantôt dans le Bourbonnais, tantôt l'une en Berry et l'autre en Bourbonnais, seule la Révolution mis un terme à cela et unifia les deux villes qui, au gré de leurs seigneurs et de ses propriétés (alliances, unions, achats, guerres…), passaient d’une province à l'autre.

La prison de Saint-Amand-Montrond entre en service dès 1792, et ce jusqu’en 1934. Elle se trouvait alors dans l’Hôtel Saint-Vic, qui a connu plusieurs utilisations au cours du temps :
- maison des abbés de Noirlac,
- couvent de femmes,
- prison,
- et aujourd’hui musée (sur l’activité des Hommes dans la région depuis la préhistoire).

Hôtel Saint-Vic
Dès le début du XIIIème siècle, les moines cisterciens de l'abbaye voisine de Noirlac décident de s'installer dans le faubourg de Saint-Amand-le-Chastel, alors en plein développement. Il ne reste plus rien du bâtiment primitif, attesté dès 1208 (le bâtiment tel qu’il est aujourd’hui est un hôtel particulier du XVIème siècle). Les abbés commendataires de Noirlac, qui possèdent de nombreux biens dans la région, l’utilisent comme pied à terre lors de leurs tournées. Il existe également à proximité de la demeure une petite chapelle, qui était vraisemblablement ouverte aux fidèles, dans laquelle se trouve une image de saint-Fiacre.


En 1639, les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame s'installent dans l'hôtel Saint-Vic à la demande du prince de Condé, et assurent notamment une mission de soin et d'instruction des jeunes filles.
Lors des troubles de la Fronde, de nombreux Saint-Amandois viennent y déposer leurs objets de valeur afin de les protéger. Ce sera cependant en vain puisque le couvent, comme celui des Carmes se trouvant à proximité, est entièrement pillé par les troupes royales qui assiègent Montrond. Les religieuses s'enfuient alors à Bourges.


Au XVIIIème siècle, après quelques travaux, on y installe la Régie des aides et droits réunis (créée sous l’Empire, administration des impôts indirects nouvellement rétablis ; en d’autres termes, le fisc).


Lors de la Révolution, l’hôtel Saint-Vic est vendu comme bien national et racheté par le département, qui y installe sa nouvelle maison d’arrêt dès 1792. Mais les locaux sont très exigus, et peu sécurisés malgré la présence de grilles et de serrures renforcées, et ils seront très souvent surchargés. La prison sera définitivement fermée en 1934.

Aujourd'hui, le bâtiment abrite le musée Saint-Vic, qui présente, à travers huit salles, l’Histoire et un très large panel du patrimoine artistique Saint-Amandois, du paléolithique à la seconde Guerre Mondiale, et à l’art contemporain.


Sources
http://www.cambaceres.fr/vie-poli/bque-france/4/bque-france.htm
http://www.st-amand-tourisme.com/decouvrir/museestvic.html


Sancerre


La ville de Sancerre se trouve perchée sur une butte rocheuse, dominant la Loire, célèbre pour son vin et son fromage de chèvre (le fameux crottin de Chavignol). Elle est construite autour d’un premier château fort, érigé au point culminant vers le VIIIème siècle ou le IXème. Le site est aujourd’hui protégé, et son beffroi, construit en 1509, où se trouvait la prison, a été classé aux Monuments Historiques en 1913. Le beffroi sert encore à l’heure actuelle de clocher à l’église Notre-Dame de Sancerre, construite entre 1658 et 1777.

Le beffroi de Sancerre se compose de plusieurs étages : une cave, au-dessus de laquelle se trouve la prison communale, puis une chapelle à l’étage suivant, puis encore au-dessus la salle de réunion du conseil de la ville, et enfin, le beffroi en lui-même supportant les cloches, avec, près de l’horloge, la loge du guetteur.