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jeudi 28 juin 2012

La prison Juliette Dodu à La Réunion : fermeture de la "honte de la République" par Cyril Chatelain

La prison de Saint-Denis est demeurée à son emplacement d'origine depuis sa fondation en 1718. La prison proprement dite occupait l'espace à l'angle des rues Juliette Dodu et Labourdonnais de Saint Denis formant une enceinte où se côtoyaient les tribunaux, le greffe, la maison de police ainsi que la prison civile.

Vue de la prison Juliette Dodu depuis un mirador


Plan de la prison civile, du greffe et de la maison de police de Saint Denis

L’usure du bâtiment liée aux conditions climatiques intenses impose le 8 juillet 1771 une ordonnance du gouverneur de Bellecombe et Sir Honoré de Crémont, chargeant Maître Notaise de procéder à la translation temporaire du bloc de Saint-Denis dans la place d’artillerie. A ce moment, une incertitude demeure toujours, a t’on construit une nouvelle prison ou a-t-on largement rénové l’ancien bâtiment ? Toujours est-il que la date de retour des détenus dans cette nouvelle enceinte est inconnue. La prison s’est agrandie au fil du temps et des arrêtés dirigeaient vers elle des catégories nouvelles de détenus. C’est ainsi qu’on retrouve différents travaux dont nous ne retiendrons que les principaux puisque la prison de Saint Denis est une structure presque organique qui ne cesse d’évoluer au gré des abattage ou des érection de cloisons répondant ainsi aux lois pénitentiaires et au volume de la population devant être accueillie derrière ses murs. 

Ainsi, le projet Spinasse en 1829 qui prévoyait la construction d’un bâtiment de 30 m sur 6 m de large entre le quartier des femmes et les cuisines pour y loger le greffe, les appartements du concierge ainsi que de nouvelles cellules pour un coût estimé de 40 000 francs de l’époque. Finalement, celui-ci demeura à l’état de projet et fit place au projet Dumas qui fut réalisé la même année et qui consistait à faire construire dans l’intérieur de la prison un bâtiment pourvu d’un seul rez-de-chaussée, traversé en son milieu par l’entrée principale et qui recevrait les prisonniers blancs d’une part et servirait, plus tard, à l’agrandissement du local destiné aux noirs. En 1836, décision est prise de construire un bâtiment de 33 m sur 6 m de large avec des murs épais de 60 cm le long de l’actuelle rue Juliette Dodu. L’année 1845 voit l’apparition d’un nouveau bâtiment destiné aux esclaves qui sera parallèle à celui de la rue Labourdonnais. L’année 1846 est marquée par l’implantation d’un étage sur le bâtiment du projet Dumas. De même, on va construire un étage sur un nouveau bâtiment qui accueillera la conciergerie, la chapelle, l’atelier, l’infirmerie et les logements du concierge et du guichetier. Fin 1846, le bâtiment central où on plaçait les hommes dangereux est démoli tandis qu’en 1848, la colonie acquiert le terrain de Jean-Baptiste Campredon afin d’y construire dès 1850 un bâtiment destiné aux femmes détenues. Dans la seconde moitié du XXème siècle, viennent se rajouter dans les cours et espaces laissés libres, des constructions qui oblitèrent quelque peu l'intérêt que peuvent avoir les constructions plus anciennes et en gênent leur lisibilité. Les plans de construction sont ainsi plus des schémas théoriques que la réalité. En effet, avant sa fermeture, « les fréquents articles de presse font état de l’insuffisance des locaux actuellement. Une nouvelle centrale devrait voir le jour au Port, la maison d’arrêt seule restant à Juliette Dodu. Les travaux d’amélioration et de rénovation y sont constants… on abat des murs pour en reconstruire d’autres à longueur d’années. A l’époque où je rendais visite à Monsieur P., il y avait deux cours à la maison d’arrêt : l’une ne recevait qu’une quinzaine de personne, l’autre tout le reste. Dans cette immense cour, un préau avec seulement deux bancs de pierre scellés, qui fait office de réfectoire, d’abri en cas de pluie, de salle de télévision… On est loin ici des prisons « quatre étoiles » décriées par certains, mais on est loin aussi des locaux anonymes et figés de Fleury-Mérogis. Chacun se connait car chacun se côtoie » [1].




En effet, malgré sa vétusté, la prison de Saint Denis possède avec celle de Saint Pierre une caractéristique unique celle d’avoir des détenus « libres » dans la cour intérieure durant l’ensemble de la journée alors que dans les autres établissements, il ne s’agit que de quelques heures de balades tout au plus. Ainsi, la vie se passe à la lumière du soleil pour répondre au mieux à l’exiguïté des espaces intérieurs conjuguée à la surpopulation chronique de l’établissement. L’établissement est divisé en trois quartiers : le quartier des prévenus (en attente de jugement ou d’une décision en appel), le quartier correctionnel (domaine réservé uniquement aux condamnés selon la loi) et celui des femmes. Sa capacité d’accueil est de 96 et elle accueille 155 hommes et femmes. Chaque nouveau pensionnaire franchit la grande porte, parcours quelques mètres avant d’entrer dans un sas pour tomber sur la cour d’honneur. A sa droite, une salle pour la fouille : les bijoux – excepté les alliances ou les objets à caractère religieux – sont enregistrés puis gardés dans un casier jusqu’à la libération. Deuxième étape, le greffe où se déroulent la prise d’empreinte et la séance photo. Il lui sera ensuite remis draps, couvertures, tube de dentifrice… du quartier des prévenus, hurlements, sifflets et invectives en guise de bienvenue au « club » sont généralement adressé au « novice »… Il ne reste plus au détenu qu’à traverser un corridor entouré de barreaux. D’ici, les surveillants peuvent observer les faits et gestes des prisonniers. Dans la cour, pas plus grande qu’un terrain de basket, certains jouent au football. Des lavabos d’un autre âge longent les murs. Un mini –préau dont le toit en tôle est censé protéger les prévenus de ce maudit soleil ou encore de la pluie. Il fait par ailleurs office de réfectoire, de salle de télévision et de lecture… Un surveillant perché dans un mirador et armé d’un pistolet semi-automatique modèle 953 balaye de son regard le quartier des prévenus situé du côté de la rue Alexis de Villeneuve. Neuf cellules en tout, quatre au rez de chaussée et cinq au premier étage. Ils sont généralement dix détenus à partager la même chambre, éclairée à la lumière blafarde d’un néon. Des lits superposés aux cornières rouillées occupent toute la pièce. Des graffitis en tout genre couvrent les murs alors qu’à l’entrée un ventilateur récemment installé rend les nuits chaudes et humides plus supportables notamment pour le prévenu qui a eu la malchance d’hériter de la couchette du haut, très proche du plafond en dalle de béton. Des sacs, des vêtements et divers objets s’entassent sur les matelas, donnant un aspect fouillis. Dans l’air confiné des cellules, les mêmes odeurs de WC bouchés et de moisi. Ca pue !


Intérieur de cellule de la maison d'arrêt Juliette Dodu
Le régime cellulaire est le même pour les trois quartiers avec certaines variantes : les «semi-libres » vont travailler la journée en extérieur avant de réintégrer les murs de la prisons à 17h ; ceux qui ont eu la chance de suivre quelques études peuvent travailler au service de l’économat ; enfin on trouve neuf détenus cuisiniers. Ces deux dernières catégories sont hébergées dans le quartier des condamnés mais ne partagent leur cellule qu’à deux ou trois. Le quartier des détenus est conçu de la même façon que celui des prévenus à une exception près : l’insalubrité y est plus frappante encore. D’ailleurs, le premier étage a été abandonné puisque le plafond de bois est totalement pourri. 

Quartier des condamnés

Située face au quartiers des condamnés, séparées par une allée et un imposant mur, les cellules des femmes. Ce quartier est sans conteste celui qui laisse transparaître le moins de cicatrices du temps. Très peu de graffiti dans ce quartier isolé du reste de la prison. On y trouve des photos de modes et des revues spécialisées : Marie-Claire, Femme Actuelle, Glamour… les lits bien rangés, la présence d’un bouquet de fleurs dans un vase marquent une grande volonté des femmes de garder leur dignité. La cour n’offre guère plus d’espaces ombragés qu’ailleurs mais elles peuvent se réfugier dans un local où aucune odeur nauséabonde n’empeste. Un petit lavoir reste toujours même s’il a perdu sa raison d’être puisqu’elles disposent d’une buanderie. Le temps y est rythmé par les cours de poterie ou de couture…

Couloir de la prison Juliette Dodu

Les cellules des quartiers disciplinaires et d’isolement se trouvent dans la partie la plus ancienne de la maison d’arrêt de Saint Denis. Situées au premier étage, il y fait très chaud et la pénombre y est de mise. Derrières des barreaux doublés d’une porte en bois massive, un lit, un socle en béton recouvert d’une mousse. La loi prévoit un maximum de 45j de mitard selon la gravité de la faute commise en prison (bagarre, évasion ou caïdat). La cellule d’isolement n’a pas de mal à trouver des pensionnaires depuis que la justice s’intéresse aux cols blancs. Ils y sont soit à leur demande soit sur décision du juge d’instruction. Les détenus ayant commis des viols ou meurtres d’enfants demandent par peur des représailles à être également à l’isolement. Désignés sous le terme de « pointeurs » dans les prisons métropolitaines, on parle à la Réunion de « marmailles roses ». Les détenus en cellule disciplinaire ou d’isolement ont droit à une heure de promenade quotidienne dans une petite cour qui sert également de salle de musculation. Cet espace recouvert et entouré de barreaux a été créé spécialement pour Agamemnon. La hiérarchie sociale de l’extérieur trouve son écho à l’intérieur des prisons ; ainsi le seul détenu à posséder une télévision pour lui seul est un « col blanc ». 


Vue de la cour intérieure de la prison Juliette Dodu

Le travail pénitentiaire au service de la colonie



En effet, en dehors des quelques tâches d'entretient proposées, l’oisiveté règne. On est bien loin de la situation coloniale où le travail de la population carcérale était une obligation. On peut d’ailleurs le fragmenter en trois ensembles distincts : le travail intérieur, le travail extérieur et les corvées. Pour le premier, le principal employeur est le service des Ponts et Chaussées Extérieurs avec le cassage de macadam, la construction, l’élargissement et l’entretient de voiries, suivi du service des Postes avec l’installation et l’entretient de lignes télégraphiques. Les communes font régulièrement des demandes de main d’œuvre pénale pour l’assainissement et la désinfection à la chaux. Ce rapport à l’hygiène se retrouve dans la corvée du service de prophylaxie réalisé par l’entreprise privée Salaun consistant au ramassage des bidets en l’absence de tout à l’égout. Enfin, on retrouve l’entretient des édifices public : hôtel du gouvernement, musée Léon Dierx, Archives, Conseil Général, caserne de gendarmerie, palais de justice ou encore le jardin colonial. On trouve également trace de nombreux travaux plus ou moins ponctuels comme la réparation de l’embouchure de l’Etang bouchée par les cyclones et risquant d’inonder Saint Paul mais aussi la construction d’une boulangerie à Saint Denis ou encore les dames de la paroisse de l’Assomption qui requièrent une corvée de main d’œuvre pénale pour leur ramener des fougères afin d’orner leurs reposoirs. Le seul arbitre demeure le gouverneur qui agit en fonction des intérêts de la colonie mais aussi au regard de ceux de sa clientèle.



Les travaux intérieurs consistent principalement au cassage du macadam qui a fait l’objet d’un ratio défini par l’administration comme étant égal à 0,375 mètre cube par détenu et par jour. Si ce dernier n’est pas atteint, les détenus doivent poursuivre en dehors des heures de travail (6h-10h et 13h-17h). Le cassage du macadam en intérieur est l’affaire des condamnés aux travaux forcés mais, en fonction des besoins, des prévenus ou des détenus devant rester dans l’enceinte de la prison centrale. Les femmes, quant à elles, doivent s’occuper de la confection des droguets et des costumes des gardiens et plus largement des travaux de couture ainsi que du nettoyage des vêtements. On a ensuite une liste de petits travaux réalisés par les prisonniers pour le directeur, les avocats ou d’autres personnalités ou notables de la colonie comme réparer une armoire pour l’hôtel des Inspecteurs, confectionner deux bassines pour Mr Deloy, souder 5 bouts de tuyaux pour Désiré Marie Jeanne [agent de prison], préparation de bois pour poulies, emmanchement des massettes pour le cassage du macadam, confection de gamelles en bois pour la prison, d’une vitrine de salon pour Madame Ouzoux Médecin, un sommier pour Mr Dumesgnil, rotinage de fauteuils, confection de boites en fer blanc pour le bureau du secrétaire général, réparation du grillage en bois du Directeur Robert, tamis pour tabac pour Mr Bellanger, réparation de la table à toilette de Mr Desrieux (avocat), rotinage des chaises de Mr Cérisier, confection d’un bureau pour Mr Desrieux… Ces petits travaux artisanaux étaient réalisés en fonction des capacités des détenus. 

Enfin, les corvées consistaient principalement dans l’approvisionnement des ateliers extérieurs et notamment de la maison d’arrêt de Saint Pierre. Toutefois, cette situation ne va pas dépasser 1913 puisque la grève du chemin de fer ainsi qu’un fort cyclone ont entrainé l’arrêt momentané des communications entre Saint Denis et Saint Pierre. La prison de Saint Pierre s’est en effet brusquement trouvée dépourvue de vivres sans pouvoir s’en procurer sur place, obtenant par la suite sa liberté d’approvisionnement. Les corvées permanentes sont en réalité un détachement de prisonniers au service d’une institution : hôpital colonial, asile des aliénés, léproserie et Lazaret (centre de quarantaine) ; tous ces lieux dont l’imaginaire effraie à l’époque. Les femmes sont employées à la maternité. Enfin, il est à noter que la main d’œuvre pénitentiaire doit réaliser les emménagements et les déménagements des fonctionnaires. Le travail carcéral s’est peu à peu effacé de la prison centrale avec l’arrêt des travaux extérieurs après le passage en 1946 du statut de colonie à celui de département d’Outre-Mer marquant l’effondrement du nombre d’évasions. La concentration de la population carcérale dans une même enceinte empêche la poursuite du travail et vient placer détenus et surveillants dans une position attentiste et oisive qui ne se ponctue que de récurrents « mouvements d’humeur » pour ne pas les qualifier de mutineries.


La dernière exécution publique


La prison est également un lieu de mort. Alors qu’en France métropolitaine, la publicité des exécutions a été supprimée depuis le 24 juin 1939. A la Réunion, la dernière exécution publique a eu lieu le 10 avril 1940 suite au meurtre de Marie-Emma Lambert, 78 ans, commerçante de la Rivière des Roches près de Saint Benoit le 24 octobre 1937. Mariaye Candassamy et Govindin arrêté respectivement le lendemain et le surlendemain vont faire l’objet d’une instruction des plus lentes alors même que les tribunaux ne sont pas surchargés. Les deux assassins devront attendre le 4 février 1939 avant de passer devant la Cour d’assises qui les condamnera à mort. Alors que les exécutions se déroulaient sur la place faisant face à la prison jusqu’à la fin du XIXème siècle , la guillotine est installée depuis lors sur le Barachois à une centaine de mètre de là. Depuis le 24 décembre 1941, un arrêté précise les conditions dans lesquelles se dérouleront à la Réunion les exécutions capitales : « [elles] auront lieu désormais exclusivement dans l’enceinte de la prison centrale à Saint Denis. Seront seules admises à assister aux exécutions capitales les personnes indiquées ci-après : le président de la Cour d’assise, l’officier du Ministère Public, un juge du tribunal du lieu d’exécution, les défenseurs du condamné, un ministre du culte, le directeur de l’établissement pénitentiaire, le commissaire de Police et s’il y a lieu les agents de la force publique requis par le procureur et le médecin de la prison. »[2]. Toutefois, la colonie tente de maintenir les hommes sur son territoire par tous les moyens, traumatisée par la peur de la fuite de la main d’œuvre suite à l'abolition de l'esclavage. Bien que la Réunion se tourne sur le système de l'engagisme, la main d’œuvre pénitentiaire n'est pas à négliger freinant au mieux les procédures visant à expulser les détenus du sol réunionnais en limitant les relégations, les interdictions de séjour qui se placent bien souvent à l'échelle départementale en métropole sont restreintes à certains quartiers ou villes de l'île. C'est ainsi le même esprit qui commande les autorités judiciaires à ne prononcer que rarement les peines capitales. Paradoxalement aux conditions de vétusté de la prison, une certaine sociabilité qui pouvait y régner semble faire barrage au risque de suicide en milieu carcéral.


Entre souvenir et avenir : Juliette Dodu un patrimoine en sursis ?



Finalement, la prison de Saint Denis possède bien d’autres atouts en matière patrimoniale que le critère architectural qui est en règle générale le seul mis en avant. Tout d’abord, sa longévité exceptionnelle marque une incapacité économique et politique à la fermer et explique son état de délabrement particulièrement avancé. Ce dernier se voit renforcer par les atteintes climatiques et la surpopulation chronique d’une prison couramment occupée à plus de 200% alors même que le nombre de personnels est déficitaire. D’autre part, l’aspect architectural n’est pas à minorer car elle est classée Monument Historique même si la population dionysienne la qualifie volontiers de « verrue urbaine ». On pourrait ainsi parler d’une véritable volonté de survie de la prison Juliette Dodu qui a su s’adapter tant bien que mal aux différentes réformes, entassant derrière ses murs différentes catégories de détenus toujours trop nombreux, imposant d’incessantes restructurations qui peuvent s’assimiler à du bricolage puisqu’il faut sans cesse faire avec les moyens du bord dans un espace très organique et putride comme l'énonce déjà en 1841, dans son rapport sur le budget des recettes et dépenses du service local pour l’exercice 1842, le conseiller colonial Charles Féry-Descland en brossant un sombre tableau de la prison de Saint-Denis : « La commission a examiné la geôle de Saint-Denis. En général, elle a trouvé peu de propreté dans cet établissement. Elle a été péniblement impressionnée de la tenue des chambres et de la mauvaise odeur qu’elles exhalent. L’eau qui parcourt la cour est tout à fait insuffisante ; elle coule lentement dans une grande partie de l’établissement et dans un sillon découvert elle croupit et devient infecte" [3]. Il ne faut pas oublier non plus les multiples traces que les hommes ont pu laisser dans sa chair qu’il s’agisse des tags de la cours, des graffitis intérieurs et autres encoches qui sont autant de stigmates reflétant l’histoire de la prison. Enfin, il faut considérer cette prison comme emblématique d’une époque de la pénitentiaire au jour où l’administration souhaite tourner la page des prisons délabrées du XIXème siècle, de leur mode d’organisation, de l’enfermement collectif, de la vie en communauté. Pour toute ces raisons, il ne faut pas oublier ce qu’a été Juliette Dodu. Ce fut bien évidemment la « honte de la République » mais pas seulement puisqu’à la veille de leur transfert, les« 275 prisonniers qui sont encore à la prison de Juliette Dodu…Et parmi eux 80 ont été impliqués dans ce qu’appelle la direction de la prison "un mouvement d’humeur". En cause, le fait que le transfert de tous les prisonniers approche à grands pas vers les prisons de Domenjod et du Port. Ainsi, les passages de produits et objets interdits ne pourront plus se faire comme à leur guise » [4]



De plus, malgré la pression immobilière très forte, l’indécision demeure entre volonté de la municipalité de l’acquérir pour un euro symbolique et celle de l’administration pénitentiaire de faire une large plus-value : « Depuis deux ans, aucun projet n’a été amorcé en vue de réhabiliter ce lieu historique. Invité sur le plateau de Face à l’info, Gilbert Annette déclarait que l’établissement est la propriété du Ministère de la Justice et que de ce fait, la responsabilité de la rénovation du site incombe aux instances étatiques, autrement dit à la Préfecture. Le maire de Saint-Denis a par ailleurs fait savoir que la maison d’arrêt est à vendre depuis le mois d’avril et qu’un investisseur privé s’était d’ores-et-déjà manifesté »[5]. Aujourd’hui encore, son avenir continue de s’écrire avec des points de suspension…


[1] PAYARD Françoise, Dialogue à la prison de Saint Denis – La communication entre un détenu et une visiteuse de l’extérieur, Saint Denis de la Réunion, Université de la Réunion, Maitrise d’anthropologie, Octobre 1987, p. 13-14. 



[2] Anonyme, « La dernière exécution publique », in MAURIN Henri, LENTGE Jacques (dir.), Le Mémorial de la Réunion, 1940-1963, Tome 6, Saint Denis, Australe Edition, 1985, p.23.


[3] CAOM, AOM, Procès-verbaux des séances du Conseil colonial de l’Île Bourbon, Saint Denis, t. VIII, Annexes : p. 10. cité par MAILLARD  Bruno, « Carcer sous les tropiques, La prison pénale à l’île Bourbon (La Réunion) sous la monarchie de Juillet », in Criminocorpus Revue en ligne, 2010. Consulté le 03 novembre 2011, URL : http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article646.html

[4] RODIER Melanie, "Les prisonniers ne veulent pas quitter la prison Juliette Dodu", Lundi 8 décembre 2008, [en ligne] http://www.zinfos974.com/Les-prisonniers-ne-veulent-pas-quitter-la-prison-Juliette-Dodu_a2354.html

[5] Anonyme, « Dans les couloirs de la prison juliette Dodu », mercredi 29 septembre 2010,  www.zinfos974.com [Plus disponible en ligne] 

mercredi 27 juin 2012

La maison d'arrêt de Saint Pierre : La Cayenne

Photo du mur d'enceinte de la maison d'arrêt de Saint Pierre

Depuis la fermeture de la prison de Saint Denis, la maison d’arrêt de Saint Pierre est devenue l’une des doyennes des prisons françaises puisqu’en effet elle occupe, depuis 1930, les locaux de la compagnie des Indes datant de 1863, lui valant le surnom de Cayenne. A l’inverse de l’enfermement cellulaire de Domenjod, elle propose des dortoirs collectifs d’une part tandis que le restant est composé de cellules mais dont aucune n’est individuelle.
Le climat réunionnais, avec sa chaleur, ses vents, son humidité et ses périodes cycloniques en fait un des établissements les plus vétustes pouvant ainsi reprendre le sobriquet attribué à son homologue Juliette Dodu de Saint Denis de « honte de la République ». Il s’agit du seul établissement pénitentiaire du Sud de l’île. Cette petite maison d’arrêt, proche de la mer et de la gendarmerie, peut accueillir officiellement 121 détenus gérés et encadrés par 69 personnels de l’administration. Toutefois, à l’image des autres départements d’Outre-Mer et à l’instar de la situation insulaire précédant l’ouverture de Domenjod, le taux d’occupation est dramatique même au vue des chiffres proposés par la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP). En 2007, on trouve ainsi un taux de surpopulation carcérale supérieure à 170%. L’ouverture du nouveau centre de détention de Saint Denis a donné l’illusion durant l’espace d’un mois qu’il permettrait de désengorger définitivement Saint Pierre faisant brutalement chuter ce taux de 145% à 89%.


Évolution du taux d'occupation carcéral à Saint Pierre

Cependant, cette situation n’a été qu’éphémère puisque ce même taux est remonté à 135% le mois suivant. Toutefois, si l’on regarde l’évolution de ce taux d’occupation, on s’aperçoit tout de même que la situation tend à osciller autour de la capacité réelle de l’établissement. Enfin, il faut signaler qu’il s’agit bel et bien de chiffres officiels, provenant de la DAP et que de nombreuses sources journalistiques, syndicales ou associatives dénoncent des chiffres plus importants comme c’est le cas dans l’ensemble des établissements français. L’hébergement se fait toujours en dortoirs (l’établissement compte 25 cellules-dortoirs de 4, 8, 10 ou 16 places). La mise en place d’une procédure d’accueil et d’un quartier arrivant a permis à l’établissement de survivre à cette surpopulation. Reste toutefois que celui-ci présente des problèmes de promiscuité et de vétusté importants, rendant les conditions de détention particulièrement difficiles. Les discussions parlementaires à ce sujet sont d’ailleurs explicites puisqu’on y relève en 2005 que « les mauvaises conditions de travail à la maison d’arrêt de Saint-Pierre n’en sont pas moins alarmantes. 


Vue de l'entrée principale de la maison d'arrêt de Saint Pierre

Les murs sont dans un état de délabrement avancé, constituant ainsi un danger permanent, tant pour les prisonniers que pour le personnel pénitentiaire »[1]. D’autre part, « le Conseil de l’Europe vient de publier le rapport réalisé par le Comité pour la prévention de la torture un an après avoir visité les prisons de l’île. Ce rapport évoque un « surpeuplement inhumain et dégradant ». À Saint-Denis, le taux d’occupation atteint 222 %. À Saint-Pierre, il est de 157 %. Au Port, 198 détenus se partagent 58 cellules, initialement individuelles »[2]. Face à ce constat implacable, les politiques proposent la construction d’une nouvelle maison d’arrêt de 200 places visant à remplacer l’actuelle maison d’arrêt.




« En visite à La Réunion, Michel Mercier, le ministre de la Justice, a annoncé la construction d’une nouvelle prison "qui devrait ouvrir en 2017" à Saint-Pierre »[3]. Toutefois, au regard de la difficile fermeture de celle de Saint Denis qui aura nécessité 240 ans de débats sur sa fermeture notamment au regard de sa vétusté, la promesse d’un nouvel établissement peut paraître encore lointaine puisque seule est aujourd’hui actée la volonté de l’Etat qui, à travers son préfet, se met en quête d’une nouvelle terre d’accueil. Ce nouvel établissement se situera nécessairement dans la partie sud de l’île afin d’équilibrer la carte pénitentiaire insulaire au regard de la topographie locale mais également dans une logique de préservation des emplois sur un territoire outre-marin déjà fortement touché par le chômage. Finalement, l’article d’Armelle Hervieu [4] retrace parfaitement les enjeux de Saint Pierre à travers son interview de Gilles Romeuf, chef d’établissement depuis 2005, qui « n’a pas honte de le dire parce que c’est tout simplement une réalité : “C’est une prison du 19e siècle avec tout ce que cela implique en termes de vétusté et de promiscuité”. Ici, pas de cellule individuelle, ni même à deux places. On compte seulement 25 cellules pour une capacité théorique de 121 détenus. Ce qui veut dire que les prisonniers sont regroupés dans des dortoirs, de 4, 8, 10 ou 16 places. On est loin de la norme européenne qui prévoit que chaque prisonnier puisse être enfermé seul.[…] En 2006 et 2007, on tournait à 200 % d’occupation. Ça a tendance à se tasser depuis l’ouverture de Domenjod. Mais, le jour où Domenjod arrivera à saturation, ce qui ne devrait pas tarder, il y aura de nouveau une importante surpopulation carcérale à Saint-Pierre ». De plus, la journaliste du journal de l’île de la Réunion poursuit : « Pour mieux supporter ces conditions de détention ou juste pour parvenir à dormir, pas moins de 20 % des détenus saint-pierrois sont sous traitement neuroleptique (antidépresseurs, somnifères…). Attention, cependant, ce n’est pas dans les vieilles prisons, comme celle de Saint-Pierre, que l’on déprime le plus. “Il y a davantage de détresse et de suicides dans les gros établissements récents comme à Fleury-Mérogis qu’à la Santé qui tombe pourtant en lambeaux. L’encellulement individuel et la modernité ont aussi des travers : la déshumanisation”, estime le juge d’application des peines de Saint-Pierre, Philippe Rodionoff. Ainsi, à la Cayenne, on n’a enregistré “que” deux suicides au cours des vingt dernières années. “Ici, c’est familial. C’est humain. C’est une petite prison à l’ancienne. Avec de la végétation à l’intérieur et des détenus qui peuvent passer leur journée dehors”, explique un surveillant. En effet, Saint-Pierre est la dernière maison d’arrêt de France où les prisonniers peuvent encore passer toutes leurs matinées et après-midi à jouer, lire, courir… dans les cours extérieures. Ce n’est que le soir venu que chacun doit rejoindre son dortoir. Une différence de taille avec Domenjod où, comme dans tous les établissements pénitentiaires modernes de France, le temps passé en plein air se résume à quelques heures de promenade tout au plus. Un manque d’oxygène dont souffrent particulièrement tous les détenus qui ont connu le temps de Juliette Dodu. » Sécurité, hygiène et enfermement individuel sont devenus les maîtres mots de la politique de l’administration pénitentiaire pour donner une bonne image d’elle-même et être en accord avec les textes européens. Cependant, à la lecture de ces propos corroborés par Christian Carlier[5], on peut s’interroger sur l’amélioration réelle des conditions de détentions ou tout du moins ouvrir le débat sur que la détention doit être en terme d’architecture, de détenus, de personnels et des relations que les uns peuvent entretenir avec les autres. 


publiée dans le JO Sénat du 26/05/2005 - page 1461.

[2] Ibid. 

[3] DAVAN-SOULAS Mélinda, « Une nouvelle prison à Saint Pierre », Réunion 1ère, publié en ligne le 12 avril 2011 [désormais indisponible]. 

[4] HERVIEU Armelle, "La Cayenne : une prison à bout de souffle", Journal de l’île de la Réunion, Mardi 13 octobre 2009.

[5] CARLIER Christian, in Patrimoine et Histoire, Les prisons ferment aussi, partie 1, 52ème min à 54ème min, http://www.univ-rouen.fr/audio/sciencepeine/prison-patrimoine1.flv

mardi 26 juin 2012

Le centre de détention du Port - Plaine des Galets

Cet établissement s’est ouvert en deux temps. Tout d’abord en 1974 avec l’inauguration du centre de détention puis en 1989 avec celle du secteur « maison d'arrêt / maison centrale / quartier mineurs » dont les travaux ont débordé sur le centre de détention avec de gros travaux de rénovation. Il accueille le siège de l’unité opérationnelle de la Réunion et assure la gestion administrative et financière des établissements de l’île ainsi que du service pénitentiaire d’insertion et de probation. Ce centre de détention bénéficie d’un domaine de de 35 hectares lui permettant de mettre en œuvre sa politique de réinsertion par le travail agricole. Cette orientation fait bien évidemment écho à la tradition insulaire concernant le travail des détenus. Devenu centre de détention depuis 2009, la prison du Port a introduit depuis lors un système de régimes différenciés composés de trois régimes et répartis entre deux zones bien distinctes : "dans le quartier haut se situe le quartier centre de détention à responsabilité (CDR). Il est composé de 312 places réparties sur 12 bâtiments accueillant chacun 26 personnes. Les portes des cellules y sont ouvertes et les mouvements libres. Dans le quartier bas est regroupé le quartier centre de détention intermédiaire (CDI), anciennement le quartier MA et le quartier centre de détention contraint (CDC), anciennement le quartier MC, où les portes des cellules sont fermées et les mouvements des personnes encadrés. Les condition de détention varient selon le quartier dans lequel vous êtes affectés. Ainsi, au sein du CDC et du CDI, les repas sont distribués en cellule et l’accès aux douches est restreint. Alors qu’au CDR, l’accès aux douches est libre et les repas sont distribués au réfectoire et pris en commun"[1].


En effet, mettre les détenus au travail devait amortir les frais engagés pour l’enfermement et l’entretient des prisonniers. Toutefois, malgré une grande quantité d’arrêtés concernant le prix de la main d’œuvre pénale, le rêve de combler les dépenses engagées pour la surveillance et l’entretient des détenus restera, comme en métropole, une simple illusion ; malgré une réelle volonté de rentabilité : l’inspecteur, du directeur des prisons Dansan (directeur des prisons de la Réunion, nommé le 12 février 1910), conclu son rapport ainsi: « En terminant, je dois insister sur les excellents services que rend M. Dansan fonctionnaire énergique et actif qui a su tirer de la main d’œuvre pénale un rendement inconnu jusqu’à ce jour. »[2]

La Colonie va cependant tenter d’atténuer l’impact des prisons sur son budget en percevant une redevance « en atténuation des frais de nourriture et d’entretien des condamnés. […] En sus de cette redevance, la colonie fait recette des eaux grasses, des économies de bois, des cessions de macadam, du remboursement des effets perdus ou détruits par la faute des hommes » auxquels il faut rajouter l’ensemble des punitions qui touche à la fois les détenus mais également les personnels qui ne font pas l’objet d’amende mais de baisse de salaire/pécule en fonction des fautes qui leurs sont reprochées. Cette volonté s’inscrivait bien sûr dans le contexte de l’époque puisqu’en 1821, dans le compte rendu de sa visite des prisons, Barbé-Marbois exprime l’opinion commune des réformateurs : « Ce qui punit le plus les détenus dans les centrales, ce qui les corrige, c’est la règle de conduite, l’assiduité au travail et la propreté qu’on leur fait observer » [3]. En métropole, autour de 1822, les entrepreneurs n’ont qu’à installer les métiers [à tisser], quelques machines ou « mécaniques », apporter la matière première, diriger les travaux par leurs employés (les gardiens payés par l’Etat assurant la discipline et la surveillance), revendre les produits finis ou demi-finis et payer les détenus au prix très bas convenu dans le cahier des charges. Tous les espoirs sont placés dans le travail : rôle éducatif, importance pour la réinsertion sociale du détenu, complémentarité avec les entreprises libres. A la Réunion, pas d’entreprise générale puisqu’il n’y a pas d’industrie même si les idées sont les mêmes : le travail a lieu principalement hors les murs et celui qui dispose de cette force de travail est le Gouverneur. La marge de manœuvre du directeur des prisons est extrêmement faible, il se contente d’appliquer les directives données par le Gouverneur qui décide d’accepter les demandes de tel ou tel service, collectivité ou particulier faisant de la main d’œuvre carcérale, au-delà de la donnée économique, un levier de son clientélisme.

Vue aérienne du "projet Bardzour"
Aujourd’hui, le centre de détention du Port promeut le travail de la terre pour ses détenus qui assurent la culture et la récolte de fruits et légumes (y compris bio), et dont le produit est essentiellement utilisé par la cuisine de l’établissement. [4]. Le centre de détention s’inscrit également dans une logique de développement durable, permettant à l’administration de redorer son image médiatique tout en travaillant à la réinsertion des détenus à l’instar du projet Bardzour qui vise à développer l’autonomie énergétique de l’île en installant une ferme solaire au cœur du centre pénitentiaire et permettant d’alimenter le tiers de la population du Port, soit près de 4 000 foyers. Cette initiative s’inscrit dans le Grenelle de l’environnement en s’inspirant des exemples des établissements norvégiens de Bastoey et Halden. De plus, le centre de détention propose des formations diplômantes aux métiers qui s’inscrivent dans le cadre du développement durable à l’image des métiers du photovoltaïque, du solaire thermique, de l’agriculture biologique et de l’électricité du bâtiment.

Entrée du centre de détention du Port - Plaine des Galets
Le centre de détention du Port, fort de ses 226 personnels, a une capacité d’accueil de 560 places. Alors qu’il servait à désengorger une Juliette Dodu au bord de l’explosion, il atteignait au premier trimestre 2008 un taux de surpopulation de 115%. L’ouverture de Domenjod en décembre 2010 a permis son désengorgement. Toutefois le projet de modernisation et de restructuration de cet établissement pourrait réduire de 30 à 40 places les capacités d’accueil de ce site alors même que la fermeture de la maison d’arrêt de Saint Pierre s’impose chaque jour un peu plus.



[1] Rapport 2010 de l'Observatoire International des Prisons sur les prisons d'Outre-Mer

[2] ADR - 1M4007, Rapport d'inspection de F. Dansan, 1er avril 1913.

[3] PETIT Jacques-Guy, Histoire des galères, bagnes et prisons XIIIe – XXe siècles, Introduction à l’histoire pénale de la France, Toulouse, Editions Privat, 1991, p.148


lundi 25 juin 2012

Domenjod : figure de proue de la pénitentiaire

Ouvert le 11 décembre 2008, le centre pénitentiaire de Saint Denis s’inscrit dans le cadre du programme « 13 200 » mené par l’administration pénitentiaire qui tend à remplacer les structures pénitentiaires les plus anciennes où se mêlent vétusté et surpopulation.



La loi d’orientation et de programmation pour la justice du 9 septembre 2002 a prévu la construction de 13 200 nouvelles places de détention afin d’améliorer les conditions de détention et de respecter les règles pénitentiaires européennes en la matière. Domenjod fait ainsi parti des premiers établissements construits au nom de ce programme puisque les premières réalisations ont ouvert en 2007. Ce nouveau centre pénitentiaire comprends 573 places réparties en deux quartiers « hommes » (453 places), un quartier « mineurs » (40 places), un quartier « femmes » (30 places), un quartier d'accueil (25 places), un quartier d'isolement, un quartier disciplinaire, un quartier de semi-liberté (25 places). Il comprend par ailleurs une unité de consultation des soins ambulatoires et une unité d'hospitalisation carcérale [1]. Les effectifs du centre pénitentiaire de Saint-Denis s'élèvent au total à 271 personnes et comprennent trois personnels de direction, dix-sept personnels administratifs, trois personnels techniques et deux cents quarante-huit personnels de surveillance.


Intérieur de Domenjod, photo: Le Quotidien.re
Graphique du taux d'occupation carcérale à Saint Denis, source DAP

L’ouverture de ce vivier de place supplémentaire se voulait désengorger l’ensemble des établissements pénitenciers de l’île et avait l’objectif secret de vider la maison d’arrêt de Saint Pierre aux conditions de détention proche de celles qui régnaient à l’ancienne Juliette Dodu. Alors que l’administration pénitentiaire se complait à présenter, à travers les graphiques du taux d’occupation carcéral par ville, un effondrement de la courbe. Il faut bien évidemment voir un calcul en trompe l’œil car dans l’exemple de Saint Denis, alors que le taux d’occupation carcérale est passé de 250% en 2008 à 80% en 2011, la population carcérale dionysienne est dans le même temps passée de 300 détenus à 458 détenus en absorbant la surpopulation carcérale du Port-Plaine des Galets. On note la même tendance d’ailleurs sur le graphique représentant l’évolution du taux d’occupation carcérale de Saint Pierre avec une chute brutale du pourcentage à l’ouverture de Domenjod qui pour cette prison marque la volonté de l’administration pénitentiaire de profiter de l’ouverture de Domenjod pour fermer la prison de Saint Pierre. Or la hausse toute aussi brutale de ce pourcentage le mois suivant nous indique l’impossibilité de remplacer les deux prisons emblématiques de la réunion par une unique prison notamment pour des questions géographiques et de découpage de la carte judiciaire.

Voulant s’inscrire dans la rupture face à ses ainées aux conditions de détention longuement critiquées, Domenjod propose une architecture moderne qui fait de cet établissement un espace de détention dont la double orientation principale réside dans la sécurité et les conditions de détention humaines [2]. La structure de la prison ainsi que les technologies employées visent à réduire à sa plus simple expression les risques d’évasion ainsi que de prémunir l’établissement de tout risque d’émeute tout en intégrant la contrainte climatique. 



Alors que les évasions n’étaient plus monnaie courante à Juliette Dodu depuis l’arrêt des corvées extérieures, les émeutes étaient beaucoup plus fréquentes et traumatisantes pour le personnel de l’administration pénitentiaire contribuant, à travers les relais médiatiques, à l’image négative de l’ancienne maison d’arrêt de Saint Denis. Depuis son entrée en service, le centre pénitentiaire n'a eu à déplorer qu'une seule évasion le 27 avril 2009. Celle-ci a eu lieu en hélicoptère. L'établissement n'est en effet pas équipé de filet de sécurité, le climat cyclonique réunionnais interdisant un tel dispositif du fait du risque de voir les pylônes d'amarrage tomber sur les bâtiments sous l'impact de l'intempérie. Cependant, ce centre de détention ultra moderne ne peut masquer les failles naturelles de l’emprisonnement. On continue ainsi de trouver un mal être chez les personnels qui se plaignent notamment de leur faiblesse numérique ainsi que du budget alloué aux solutions alternatives à la détention. 


Domenjod est ainsi présentée comme étant le nouveau fer de lance de l'administration pénitentiaire à la fois en terme de sécurité mais également de condition de détention. Les cellules y sont individuelles et non plus collectives comme à Juliette Dodu permettant un meilleur contrôle du détenu, assurant sa sécurité et celle du personnel. Toutefois, l'enfermement individuel pose lui aussi un certain nombre de question notamment en terme de désocialisation qui y apparait plus profond. La vétusté de Juliette Dodu posait certes des problèmes d'hygiène démultipliés par une surpopulation permanente mais elle permettait les échanges sociaux entre détenus, risquant de pénaliser encore un peu plus les chances de réinsertion, tandis que d'autres y verront l'occasion d'empêcher "l'école du crime" de se réaliser. Afin de rompre avec le passé carcéral insulaire, Domenjod se veut être un exemple comme l'atteste sa nomination en qualité de site pilote en matière de prévention contre le risque de suicide. Ainsi, 80 % de ses personnels a suivi une formation spécifique sur la détection de ce risque en amont, avec une attention toute particulière concernant les mineurs, les nouveaux arrivants et le quartier d'isolement. Un travail étroit y est par ailleurs effectué en liaison avec les magistrats et l'association d'accueil des familles afin de pouvoir recueillir le plus d'informations possible sur les détenus et leur état psychologique. Le centre pénitentiaire a ainsi obtenu le label AFNOR s'agissant de l'accueil de l'arrivant et de la grille de repérage du risque de suicide. L'établissement est également doté d'une cellule de protection d'urgence visant à placer les détenus à risque et/ou en crise sous observation durant 24h. Autant d'action visant à faire oublier la "honte de la République" qu'était Juliette Dodu.


La Réunion : une carte pénitentiaire en constante mutation

Les services pénitentiaires de l’île furent pour la première fois organisée par l’ordonnance locale du 30 mars 1824. Celle-ci reconnaissant sans doute un état de fait antérieur, distinguait plusieurs établissements : une prison militaire située à Saint Denis, des maisons de sûreté situées au chef-lieu de chaque canton qui recevaient les personnes arrêtés pour être remises à la disposition de la justice, les condamnés à des peines de simple police et les esclaves détenus soit sur réquisition du maître soit d’office par ordre de l’autorité judiciaire ou administrative. On trouvait également une maison d’arrêt située à Saint Denis recevant les prévenus et les condamnés à des peines correctionnelles, une maison de justice, située à Saint Paul où étaient incarcérés les prévenus soumis aux effets du règlement extraordinaire ou mis en état d’arrestation ainsi qu'une maison de peine située à Saint Paul, lieu de détention des condamnés à des peines afflictives ou infamantes ainsi que tous les esclaves détenus pour quelque cause que ce soit.

Roussin Louis Antoine, Carte de l'île de la Réunion, lithographie, 15x19,5cm, décembre 1848, musée Léon Dierx, inv. 1984.07.02.85


En 1833, le transfert de la cour royale de Saint Paul à Saint Denis ainsi que la création d’une cour d’assises au chef-lieu entraîna la création d’une maison de justice à Saint Denis dans une annexe de la maison d’arrêt. En 1862, le tribunal de première instance et la cour d’assises de Saint Paul ayant transféré leurs sièges à Saint Pierre, un arrêté du gouverneur en date du 29 janvier 1862 érigea la prison municipale de Saint Pierre en maison d’arrêt et de justice. La maison centrale de Saint Paul fut alors réservée aux condamnés réclusionnaires tandis que les condamnés aux travaux forcés et correctionnels furent dirigés sur Saint Denis. En 1863, il fut créé à Saint Denis une maison de détention pour les femmes. Un arrêté du gouverneur en date du 7 août 1876 réorganisa complètement le service pénitentiaire de la colonie en distinguant : une prison centrale à Saint Denis recevant les condamnés aux travaux forcés (en attendant leur transfèrement en France ou en Nouvelle Calédonie), les réclusionnaires, les condamnés à l’emprisonnement, les détenus militaires une prison centrale pour femmes à Saint Denis, un pénitencier pour jeunes filles annexé à l’hôpital colonial, un pénitencier pour jeunes garçons situé à la Providence, une prison à Saint Paul réservée aux condamnés infirmes ainsi qu’aux condamnés correctionnels de première condamnation n’ayant pas à subir plus de six mois d’emprisonnement, une maison de correction à Saint Pierre et une à Saint Benoit destinées aux condamnés de moins de trois mois et une maison d’arrêt et de justice annexée à chacune des prisons de Saint Denis et de Saint Pierre. Il faut toutefois avoir en tête que ces établissements sont bien souvent dans la réalité que de simples quartiers de détention d'une même prison à l'instar de ce que l'on retrouve à Saint Denis.


Plan du rez de chaussée de la prison centrale de Saint Denis, [non daté], DRAC OI

Par la suite, un certain nombre de ces établissements furent supprimés : la prison de Saint Paul le 22 novembre 1881, le pénitencier de jeunes filles le 18 juillet 1903, le pénitencier de jeunes garçons et la prison de femmes le 30 décembre 1905. L’arrêté du 30 décembre 1905 précise les raisons de ces fermetures, rattachant la geôle des femmes et le pénitencier de la providence à la prison centrale à compter du 12 janvier 1906 : « considérant que par soucis d’économie, il y a lieu de rattacher la geôle des femme et le Pénitencier à la prison Centrale. Sur la proposition du Secrétaire général ; Arrêtons : Art. 1er. La geôle des femmes et le Pénitencier de la Providence sont rattachés, à partir du 1er janvier 1906, à la prison Centrale, spécialement aménagée pour recevoir les détenus de ces établissements. »[1]. En effet, la Réunion se trouve alors depuis l'ouverture du canal de Suez dans les marges de l'Empire colonial et dans une situation économique fébrile qui la pousse à comprimer ses dépenses rompant avec le rêve de copier la métropole. Enfin, l’arrêté du 30 octobre 1911 restreint la carte pénitentiaire à deux seuls établissements : la prison centrale de Saint Denis et la maison d’arrêt et de correction de Saint Pierre destinée aux condamnés à une peine de 6 mois d’emprisonnement au plus. Une maison de justice était annexée à chacun de ces établissements. Celle de Saint Pierre fut supprimée en 1947, en même temps que la cour d’assises. Ce schéma bipolaire est resté en place durant plus de 60 ans puisqu’il faudra attendre 1974 et l’ouverture du centre de détention du Port-Plaine des Galets qui sera complété en 1989 par le secteur « maison d'arrêt / maison centrale / quartier mineurs » qui ôte du même coup le statut de prison centrale de Juliette Dodu qui redevient simple maison d’arrêt. Suite à de nombreux débats, cette dernière sera finalement fermée au profit de la moderne et aseptisée Domenjod qui s’étend en bordure du chef-lieu depuis décembre 2008.


[1] A.D.R., 845-1906, Arrêté rattachant la geôle des femmes et le pénitencier de la Providence, à compter du 12 janvier 1906, à la prison Centrale, par le Gouverneur, le Secrétaire Général p.i. Gerold, Saint Denis, 30 décembre 1906.

Naissance de la prison réunionnaise

Située à 800km à l’Est de Madagascar, elle est restée vierge jusqu’en 1638, date de sa découverte par l'équipage du vaisseau dieppois le Saint-Alexis. Elle prend alors le nom d'île Bourbon en 1642, marquant la véritable prise de possession de l’île au nom du roi de France Louis XIV. En 1663, Louis Payen et dix esclaves malgaches s'installent sur l'île devenant ainsi les premiers habitants permanents. Le pouvoir central réagit et engage une politique de peuplement avec l’envoi d’Etienne Regnault par Colbert en 1665 qui devient le premier gouverneur de l'île (1665-1671). Vingt colons débarquent avec ce dernier, suivis de deux cents autres qui marquent les premiers pas de la colonie. Cette dernière va alors s’organiser selon le modèle métropolitain tout en l’adaptant aux moyens matériels et financiers insulaires. L’ensemble des données concernant l’univers carcéral réunionnais est à envisager sous cette double lecture à savoir d’une part la volonté d’appliquer au mieux les textes du pouvoir central tout en devant se résoudre à une application partielle ou imparfaite au regard des contraintes budgétaires, matérielles et humaines locales. Le peuplement insulaire va se réaliser avec une utilisation massive d’esclaves dont le nombre ne va cesser d’augmenter passant de 268 adultes en 1708, à 4 500 en 1736 et à 23 000 en 1779. Après une parenthèse anglaise de 1810 à 1814, l’île revient dans le giron français. Le décret d'abolition de l'esclavage est voté le 27 avril 1848 ; le commissaire de la République Sarda Garriga est alors envoyé à La Réunion et le 20 décembre 1848 est proclamée l'abolition qui ne prendra véritablement effet qu’en 1851. La Réunion comptait alors 103 000 habitants dont 62 000 esclaves[1].

« Au début de sa colonisation et pendant plus d’un demi-siècle, l’île Bourbon était restée sans pouvoir judiciaire, sans prison. »[2]. L’île va progressivement se doter de structures pénitentiaires au gré des évènements. La première trace que nous avons est celle du gouverneur Pronis dont la brutalité d’exercice lui avait valu l’hostilité des habitants qui finirent par se rebeller et le jeter en prison en 1646. Il faut entendre ici le mot prison comme étant un lieu privant le détenu de liberté. Il devait s’agir d’une case ou d’un petit espace fermé pour l’occasion. Henri Azema nous fait ici lecture de différents actes de rébellion contre les gouverneurs successifs donnant à penser qu’un lieu de détention devait exister mais qui toutefois ne peut tenir le statut de prison puisqu’il devait s’agir tout au plus d’un cachot ou d’un lieu faisant office de prison. La croissance incessante de la population d'esclaves va pousser les « maîtres » à recourir « à l’action du ‘Conseil Provincial’ que venait de créer un édit royal au mois de mars 1711, et qui siégeait tantôt à St-Paul, tantôt à St-Denis. Ce conseil était composé des directeurs généraux de la Cie des Indes, du gouverneur, de marchands, d’habitants et de prêtres. Les décisions étaient rendues au nom du roi et de la Cie des Indes. »[3] Cette société puritaine soutenait que par des punitions sévères et exemplaires on arriverait à faire disparaître les mœurs dépravées. Face à l’augmentation de la population insulaire, se développe l’appareil légal répressif qui nécessite bientôt une réelle prison. C’est ainsi sous le régime du Conseil Provincial et sous le gouvernement de Beauvoilier de Courchant que l’on décida, en date du 23 novembre 1718, de construire une prison dans chacune des quatre paroisses de l’île à savoir Saint-Paul, Saint-Denis, Sainte-Marie et Sainte-Suzanne : « Le Conseil Provincial voyant la nécessité qu’il y ait dans l’île des prisons sûres, a ordonné qu’il en soit fait une de grandeur suffisante dans chaque quartier, à la corvée des habitants des dit quartiers, et la Compagnie [des Indes] fournira les clous et les serrures. »[4] Ainsi apparaissent les premières prisons à la Réunion. Toutefois, les conditions climatiques accélèrent dramatiquement la détérioration des constructions : « En 1771, M. de Bellecombe, commandant pour le roi et sir Honoré de Crémont ordonnateur, avaient constaté que la plupart de ces blocs, notamment celui de St-Denis, tombaient de vétusté. Ils résolurent de reconstruire immédiatement ce dernier qui était le plus important et recevait les principaux prisonniers […] jusqu’au jour où fut achevée la construction de la nouvelle prison qui allait se retrouver dans son emplacement primitif où se voit la geôle actuelle. La nouvelle prison se montra plus confortablement édifiée que l’ancien bloc et mieux disposée pour recevoir les différentes catégories de condamnés. »[5] La cour contenait plusieurs blocs séparés et était bordée par un bâtiment central possédant un étage divisé en plusieurs cellules.

Cette époque de création du réseau pénitencier insulaire se double d’une organisation nouvelle en introduisant le « registre du bloc » sur lequel étaient inscrits le nom du prévenu, la date de son entrée en prison et le lieu de son arrestation ; au jour du jugement, il était conduit au tribunal sous la garde de l’inspecteur de police chargé de l’extrait de ce dit registre. Après examen par le chirurgien pour relever d’éventuelles traces de flétrissures, le prévenu était ensuite mis sur la sellette pour subir l’interrogatoire des juges. C’est ainsi que naît la prison réunionnaise dans une société intégralement marquée par l’esclavage et l’isolement face à la lointaine métropole.


[1] ADR – PB188, Rapport sur la question de la main d'œuvre et la reprise de l'immigration indienne présenté à la Chambre d'Agriculture au nom de sa commission, Saint Denis, Impr A. DUBOURG, 1905, 41p.

[2] ADR - PB263, AZEMA Henri, Premières peines et premières prisons à l’île Bourbon, Saint Denis, imprimerie Drouhet, 1930, p.1

[3] Ibid. p.8
[4] Ibid. p.9
[5] Ibid. p.18