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samedi 16 mars 2013

Guyane, le bagne des Iles du Salut par Agathe Rimbaud




Historique


Les peurs sociales et politiques amènent à la volonté d’un déplacement des bagnards dans les colonies. L’abolition de l’esclavage avait réduit la main d’œuvre coloniale. C’est ainsi qu’une voie s’ouvre pour les bagnes d’outre-mer au milieu du XIX siècle. La Guyane est choisie par Napoléon III comme site pour l’exécution de la peine des travaux forcés

Le 31 mars 1852, la première frégate, l'Allier, part du port de Brest à destination de la Guyane. Elle débarque aux îles du Salut avec deux cent quatre-vingt-dix huit condamnés. Ces bagnards venaient des bagnes de Brest et de Rochefort. Une loi de 1854 sur l'exécution de la peine des travaux forcés va multiplier les transports au delà des mers, en Guyane, mais aussi en Nouvelle-Calédonie.

Jusqu’en 1883, les bagnes dépendent du ministère de la marine. A partir de cette date, ils passeront sous la tutelle du ministère des colonies. 

Le 8 Août 1923, le Petit journal fait paraître un article sur le bagne de la Guyane signé Albert Londres. Par cet intermédiaire, l’auteur a pu dévoiler à un très grand nombre des réalités et turpitiudes du bagne. Cet ouvrage est encore aujourd’hui une source de référence.

Le 17 Juin 1938, un décret loi est voté. Il supprime les transportations en Guyane. Ainsi, le 22 Novembre 1938 fut le jour du dernier transport de relégués à destination de la Guyane.

En 1946, le bagne de la Guyane ferme à jamais ses portes.

De 1945 à 1949, l'Armée du Salut soutiendra et aidera les derniers bagnards à retourner en métropole où à se forger un nouvel avenir.

Le 17 août 1946, il arrive cent quarante-cinq détenus en provenance de Guyane au port de Marseille. Le 1er Août 1953, les tous derniers bagnards ou surveillants rentraient en France sur le "San matteo".

Spatialité




Les Iles du Salut comptent trois îles : 

- L’île du Diable, qui, après avoir abrité des transportés puis des lépreux, est désaffectée. Après la détention de Dreyfus (1895-1899), l’île est réservée aux condamnés politiques.
- L’île Royale est le lieu d’internement des condamnés les plus dangereux. On y trouve aussi un hôpital et des bâtiments administratifs. 
- L’île Saint-Joseph est réservée à la réclusion et à l’asile d’aliénés.

D’origine volcanique, à 14 kilomètres de la côte, ces trois îles constituent les îles du Salut. Elles sont rattachées au département de la Guyane. Seules l’île royale et l’île Saint Joseph sont aujourd'hui accessibles.

Quelques photos récentes de l’île Royale

   

  



La vie au bagne


La vie quotidienne du bagne est organisée par une multitude de lois, de décrets, d’arrêtés et de circulaires. Les types de punitions, le travail, la nourriture, les vêtements jusqu’au port de la barbe sont réglés dans ces textes. 

Les manquements à la discipline relèvent de commissions disciplinaires. Les peines encourues sont la cellule et le cachot. Quant aux crimes et délits commis en cours de peine, ils sont jugés d’abord par des conseils de guerre puis, après 1889 par le Tribunal maritime spécial. Les peines infligées sont la réclusion cellulaire, les travaux forcés et la peine de mort pour les crimes de sang.

Les conditions de vie des condamnés malades ou âgés et invalides sont encore plus difficiles et les réclamations d’Emile Louis et de Gustave Besnard décrivent respectivement la situation des lépreux sur l’îlot Saint-Louis et celle des « Impotents » au camp des Hattes, qui sont de véritables mouroirs.


                                     


Les bagnards sont classés en trois catégories qui définiront leur emploi durant leur incarcération et dès leur arrivée. La troisième classe, appelée « la fatigue », correspond au type d’emplois les plus pénible.

Ils sont aussi placés en fonction de leur profession. L’organisation du bagne repose sur le travail des condamnés : cuisiniers, boulangers, jardiniers, maçons, menuisiers, tailleurs, infirmiers, tous les corps de métier sont représentés.

Le 4 septembre 1891, un décret d'application est créé sur les règlements disciplinaires des établissements pénitentiaires. On y a interdit toute rétribution ou salaire pour le travail réalisé par les condamnés. Pour exemple, certains des condamnés sont encadrés par des contremaîtres choisis parmi les détenus et appelés « porte-clefs » qui sont les intermédiaires entre l’administration et leurs co-détenus. Ils assistent les surveillants dans leur tâche de maintien de la discipline.











L’art au bagne


Les peintures de bagnards ont été nombreuses. Elles sont aujourd’hui reconnues comme patrimoine culturel pour certaines d’entre elles. Vous pourrez en trouver des exemples en cliquant ici.

Les poteries ou les matériels bricolés ont eux aussi acquis une reconnaissance pour leur valeur historique. Albert Londres a souligné dans son livre la place importante des chants dans la vie des bagnards, notamment « le chant des condamnés à mort ». Le journaliste avait aussi relevé le caractère unique des tatouages des prisonniers des îles en les qualifiant de « littérature de tatoués » : « J’ai vu, j’ai cru, j’ai pleuré », « L’indomptable cœur de vache », « J’ai (puis une pensée était dessinée) à ma mère », « Le passé m’a trompé, Le présent me tourmente, L’avenir m’épouvante. », « Amen. », « enfant de misère », « pas de chance », « Ni dieu ni maître », « innocents », « vaincu non domptés », « Sauve qui peut ! Succombe qui doit ! » D’autres tatouages, sous forme d’illustration, permettent eux aussi de comprendre la vie, les valeurs véhiculées par les bagnards : perruque, lunettes, cordon de la légion d’honneur, signes cabalistiques etc…

Les personnalités incarcérées


Les condamnés sont donc répartis en trois catégories : la première est celle des transportés ou condamnés de droit commun (plus de 50 000 condamnés aux travaux forcés envoyés en Guyane entre 1852 et 1938), la deuxième grande catégorie est celle des relégués (ou multi récidivistes de petits délits, la peine de la relégation, créée par la loi de 1885 équivalant à un exil perpétuel) et enfin la troisième catégorie est celle des déportés (ou condamnés politiques).

Ce qui a nourrit les légendes et les mythes du bagne se trouve être l’évasion, a fortiori dans les îles du salut. Peu de détenus ont réussi « la belle ». Beaucoup se sont noyés ou ont été rattrapés et réincarcérés. Les suites punitives d’une évasion étaient la condamnation à perpuité, ce qui incitait à de plus nombreuses autres tentatives d’évasion. Le plus célèbres des évadés est « Papillon », Henri Charrière. 

Dreyfus


En 1894, Dreyfus fut arrêté et condamné au bagne sur les îles du Salut. Installé sur l’île du Diable où une cabane en pierre était édifiée, il ne s’est jamais révolté. La palissade de son promenoir lui cachait toute la vue sur les autres îles et la mer. Dreyfus y subit des tortures imméritées avec, pendant quelques mois, la mise aux fers chaque nuit. Il passa 1517 jours sur l'île du 13 avril 1895 au 9 juin 1899. Sans emploi, il y écrivit et lu beaucoup. Dès le 5 octobre 1895, il sollicita le président de la République «qu'on fasse la lumière pleine entière, sur cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et épouvantables victimes ». Le 10 septembre 1896, il réitère sa demande au président Félix Faure pour qu'on recherche le « véritable coupable, l'auteur de cet abominable forfait »

En 1903, il eut une relance de la révision par Jean Jaurès, et en 1906, Dreyfus fut réhabilité. Il meurt à Paris en 1935.

Jacob


Jacob est une figure emblématique des anarchistes incarcérés aux îles du Salut. M. Leblanc s’est même largement inspiré de ce personnage pour créer Arsène Lupin, archétype du voleur au grand cœur.

Jacob a découvert l’anarchisme a 15 ans. Persécuté par la police, il ne pouvait gagner honnêtement sa vie. Il commit des vols de grande audace pendant quatre ans et redistribuait le produit de ces cambriolages aux plus pauvres. En 1903, il est arrêté. Le verdict du jugement, la condamnation au bagne à perpétuité, est prononcé en Février 1905. Il résista pendant plus de vingt ans à la « guillotine sèche ». Malgré dix-huit tentatives d’évasion, il est libéré en 1928, grâce entre autres, à la campagne de presse d’Albert Londres.Une fois libéré, Jacob continua son militantisme grâce à ses écrits et ses discours pour la cause qu’il avait épousée en 1894.

Emile François


Emile François se plaint des conditions de vie aux Iles du Salut et son dossier reflète de façon emblématique le fonctionnement de l’Administration pénitentiaire. Il est en effet frappant de constater que, quelles que soient les réclamations présentées par les condamnés, elles font pratiquement toujours l’objet d’une réponse circonstanciée - même si c’est le plus souvent une réponse type (les formules qui reviennent le plus fréquemment étant « allégations mensongères » ou bien « réclamations sans objet »).

Dans un certain nombre de cas, ces réclamations sont suivies d’une enquête et le dossier contient alors les procès-verbaux d’interrogatoires et les rapports qui s’ensuivent. Il est vrai que la plupart du temps, la conclusion est la même, « allégations mensongères » et dans ce cas, le détenu est traduit devant la commission disciplinaire ou même devant le Tribunal maritime spécial s’il y a récidive de « dénonciation fallacieuse ». L’Administration pénitentiaire a pratiquement toujours raison mais elle se croit tenue de se justifier.

C’est exactement ce qui arrive à Emile François : à la suite de sa lettre, l’administration fait une enquête et il est condamné à 30 jours de cachot pour « injure par lettre au chef de l’établissement et au personnel de surveillance ».François est condamné en décembre 1906 à 30 jours de cachot pour « injure par lettre au chef d’établissement et au personnel de la surveillance. » Il sera ultérieurement encore condamné par le Tribunal maritime spécial à 6 mois d’emprisonnement pour « outrage par paroles et menaces à un surveillant militaire ». Il est libéré avec astreinte à résidence le 28 février 1914. La suite de son parcours n’est pas connue.

Lettre d’Emile François au Ministre des Colonies.

Baptiste Graglia


Baptiste Marcellin Graglia, cultivateur originaire des Alpes-Maritimes, est âgé de 27 ans quand il est condamné par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, le 3 juin 1907, aux travaux forcés à perpétuité pour vol qualifié et tentative de meurtre.

La lettre suivante, écrite par Baptiste Graglia, décrit le fonctionnement de cette juridiction particulière au bagne, le Tribunal maritime spécial, constitué entièrement de membres de l’Administration pénitentiaire, y compris pour les défenseurs, ce qui signifie que les personnels étaient à la fois juges et parties. Sa supplique est transmise au ministre des Colonies, qui demande des renseignements sur l’affaire au gouverneur de la Guyane. Celui-ci répond point par point aux accusations formulées par Graglia et conclut : « que les réclamations de Graglia ne sont susceptibles d’aucune suite. » Le 31 juillet 1912, le ministre de la Justice rejette la requête en révision du jugement du 17 décembre 1909.Baptiste Marcellin Graglia est décédé aux Iles du Salut le 8 décembre 1913.

Lettre de Baptiste Graglia au Président de la République

Les Iles du salut : Patrimoine et tourisme





Patrimoine

Les bâtiments du XIXème siècle classés au titre de Monuments Historiques sont nombreux aux Iles du salut. Ce sont tous des établissements publics, propriété de l’Etat. Ces classements ont été opérés en 2000. Cela à l’exception faite des peintures rupestres de la Pointe-Marie-Galante sur l’île Saint Joseph. Cinq roches y sont gravées. Elles sont attribuées à un héritage amérindien. S’y ajoutent des gravures de l’époque du bagne. Ces peintures ont été classées au titre de Monuments historiques en 2002.

La chapelle de l’île Royale : chapelle de l’ancien pénitencier, construite à la fin du XIXème siècle avec ossature et charpente en bois. Les décorations peintes à l’intérieur sont aussi classée au titre de Monument Historique.



L’ancien poste de police : les façades et les toitures 


L’hôpital : Les façades et les toitures. Le sous-sol et voûté avec ses cachots et ses pièces refermant des dessins humoristiques. L’hôpital, rectangulaire, en pierre, daté de 1862-1863, est édifié à la place d’une série de cases en bois. Pourtant il est aussi dit que l’achèvement de la construction de l'hôpital de l'île Royale fut en 1884.

Magasin du Port (ancienne boulangerie) sur l’île Royale. Bâtiment à étage

La maison de Dreyfus sur l’île du Diable

Quartiers des surveillants sur l’île Royale : ensemble d’édifices à l’exception des adjonctions contemporaines

Quartier des Directeurs sur l’île royale : édifices composant le quartier des directeurs ainsi que les abords, terrasses, emmarchements et murs de soutènement

Quartier pénitentiaire sur l’île Royale

Quartier des condamnés à mort sur l’île Royale : bâtiment restauré dans son état actuel. Des parties vétustes jouxtent le quartier à l’état de ruines.

Quartier des détenus sur lîle du Diable

Des travaux de rénovation et de valorisation ont été financés par le CNES, centre spatial guyanais, dont ceux réalisés à l’Eglise et au Musée. En 2007, le CNES a continué en restaurant les nouveaux aménagements de la chapelle de l'Ile Royale. Classée monument historique, la chapelle a fait l'objet d'un programme de rénovation et ce, depuis 1999 (remise à niveau du gros œuvre, restauration des fresques sur bois réalisées par le faussaire Francis Lagrange, nouveau mobilier, etc.).

Depuis 2 ans, le CHAM, association de Chantiers d’Histoire et d’Architecture Médiévale a la responsabilité de plusieurs chantiers de restauration. Sur l’île royale, les bénévoles et salariés de l’association restaurent le mur de soutènement du musée et de la case Seznec, le muret de périphérie de la chapelle et le mur de soutien de la terrasse de l'auberge. Sur l’île Saint Joseph, le chemin d'accès aux cellules des condamnés à mort et l'enceinte du quartier cellulaire font eux aussi l’objet d’une réfection.

Le CNES, centre spatial guyanais, a décidé de construire sur l’île royale un hôtel. Des bungalows ont été reconstruits et sont aujourd’hui équipés de chauffe-eau solaires. Le réseau de distribution d’eau et d’électricité fut restauré et divers travaux d’entretien ont été réalisés. En 2011, le CNES décide d'utiliser l'eau de mer pour résoudre le problème d'eau potable sur l’île Royale. Le projet a consisté en l’installation d’une usine de désalinisation dans un ancien bâtiment du bagne situé en face du débarcadère.

Les îles du salut sont aussi classées au titre de Terrains du Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres. Elles deviennent peu à peu une réserve naturelle de végétaux et d’animaux avec la présence de singes, d’agoutis. La réintroduction d’espèces végétales est même l'un des objectifs poursuivis.
   


Tourisme


Aujourd’hui, des entreprises assurent la navigation entre Kourou et l’île Royale chaque jour. En voilier ou en catamaran, elles transforment les îles du salut en excursion de rêve pour tous les touristes curieux de l’histoire du bagne ou tout simplement désireux de s’éloigner de la grande terre pour une journée au milieu des cocotiers. En une trentaine de minutes et en compagnie d’un p’ti punch offert sur le pont du bateau, les visiteurs arrivent à bon port. Néanmoins, l’île du diable reste toujours inaccessible aux visiteurs. 

Dans les années 1980, la vocation touristique des îles se confirme. On compte aujourd’hui près de 50 000 visiteurs par an. L’île royale est devenue un paradis vert. Une fois débarqués sur le pont, les visiteurs pourront se rafraichir au restaurant. Une boutique de souvenirs a ouvert ses portes. Le quartier des surveillants et transformé en hôtel. De façon moins formelle, de nombreux jeunes adultes installent leur hamac sur la plage et séjourne un temps sur l’île.


                                    



Sources :

Archives

Les archives de l’Administration pénitentiaire coloniale, conservées aux Archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence, sont la première source pour l’histoire des bagnes (voir sur ce site Les archives des bagnes).Ce fonds très riche comporte plus de 100 000 dossiers de condamnés passés par les bagnes de Guyane et de Nouvelle-Calédonie - dossiers individuels qui sont pratiquement la seule trace restant d’une multitude d’hommes dont ils permettent de reconstituer le parcours. Ces dossiers, soigneusement classés par l’Administration pénitentiaire, contiennent parfois des correspondances qui décrivent en détail la situation personnelle des condamnés, les événements qui les ont conduits au bagne et surtout leur vie là-bas.


William Caruchet, Marius Jacob, l'anarchiste cambrioleur, Berlière Jean-Marc, Vingtième Siècle. Revue d'histoire , 1994

 Albert Londres, Au bagne, Edition Arléa, Paris, 1997

http://www.cnes-csg.fr : site du centre spatial guyanais

http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr : archives d’Outre Mer, basées à Aix-en-Provence

http://www.annuaire-mairie.fr/monument-historique-cayenne.html


http://www.bagne-guyane.com/

http://cham.asso.fr

jeudi 28 juin 2012

La prison Juliette Dodu à La Réunion : fermeture de la "honte de la République" par Cyril Chatelain

La prison de Saint-Denis est demeurée à son emplacement d'origine depuis sa fondation en 1718. La prison proprement dite occupait l'espace à l'angle des rues Juliette Dodu et Labourdonnais de Saint Denis formant une enceinte où se côtoyaient les tribunaux, le greffe, la maison de police ainsi que la prison civile.

Vue de la prison Juliette Dodu depuis un mirador


Plan de la prison civile, du greffe et de la maison de police de Saint Denis

L’usure du bâtiment liée aux conditions climatiques intenses impose le 8 juillet 1771 une ordonnance du gouverneur de Bellecombe et Sir Honoré de Crémont, chargeant Maître Notaise de procéder à la translation temporaire du bloc de Saint-Denis dans la place d’artillerie. A ce moment, une incertitude demeure toujours, a t’on construit une nouvelle prison ou a-t-on largement rénové l’ancien bâtiment ? Toujours est-il que la date de retour des détenus dans cette nouvelle enceinte est inconnue. La prison s’est agrandie au fil du temps et des arrêtés dirigeaient vers elle des catégories nouvelles de détenus. C’est ainsi qu’on retrouve différents travaux dont nous ne retiendrons que les principaux puisque la prison de Saint Denis est une structure presque organique qui ne cesse d’évoluer au gré des abattage ou des érection de cloisons répondant ainsi aux lois pénitentiaires et au volume de la population devant être accueillie derrière ses murs. 

Ainsi, le projet Spinasse en 1829 qui prévoyait la construction d’un bâtiment de 30 m sur 6 m de large entre le quartier des femmes et les cuisines pour y loger le greffe, les appartements du concierge ainsi que de nouvelles cellules pour un coût estimé de 40 000 francs de l’époque. Finalement, celui-ci demeura à l’état de projet et fit place au projet Dumas qui fut réalisé la même année et qui consistait à faire construire dans l’intérieur de la prison un bâtiment pourvu d’un seul rez-de-chaussée, traversé en son milieu par l’entrée principale et qui recevrait les prisonniers blancs d’une part et servirait, plus tard, à l’agrandissement du local destiné aux noirs. En 1836, décision est prise de construire un bâtiment de 33 m sur 6 m de large avec des murs épais de 60 cm le long de l’actuelle rue Juliette Dodu. L’année 1845 voit l’apparition d’un nouveau bâtiment destiné aux esclaves qui sera parallèle à celui de la rue Labourdonnais. L’année 1846 est marquée par l’implantation d’un étage sur le bâtiment du projet Dumas. De même, on va construire un étage sur un nouveau bâtiment qui accueillera la conciergerie, la chapelle, l’atelier, l’infirmerie et les logements du concierge et du guichetier. Fin 1846, le bâtiment central où on plaçait les hommes dangereux est démoli tandis qu’en 1848, la colonie acquiert le terrain de Jean-Baptiste Campredon afin d’y construire dès 1850 un bâtiment destiné aux femmes détenues. Dans la seconde moitié du XXème siècle, viennent se rajouter dans les cours et espaces laissés libres, des constructions qui oblitèrent quelque peu l'intérêt que peuvent avoir les constructions plus anciennes et en gênent leur lisibilité. Les plans de construction sont ainsi plus des schémas théoriques que la réalité. En effet, avant sa fermeture, « les fréquents articles de presse font état de l’insuffisance des locaux actuellement. Une nouvelle centrale devrait voir le jour au Port, la maison d’arrêt seule restant à Juliette Dodu. Les travaux d’amélioration et de rénovation y sont constants… on abat des murs pour en reconstruire d’autres à longueur d’années. A l’époque où je rendais visite à Monsieur P., il y avait deux cours à la maison d’arrêt : l’une ne recevait qu’une quinzaine de personne, l’autre tout le reste. Dans cette immense cour, un préau avec seulement deux bancs de pierre scellés, qui fait office de réfectoire, d’abri en cas de pluie, de salle de télévision… On est loin ici des prisons « quatre étoiles » décriées par certains, mais on est loin aussi des locaux anonymes et figés de Fleury-Mérogis. Chacun se connait car chacun se côtoie » [1].




En effet, malgré sa vétusté, la prison de Saint Denis possède avec celle de Saint Pierre une caractéristique unique celle d’avoir des détenus « libres » dans la cour intérieure durant l’ensemble de la journée alors que dans les autres établissements, il ne s’agit que de quelques heures de balades tout au plus. Ainsi, la vie se passe à la lumière du soleil pour répondre au mieux à l’exiguïté des espaces intérieurs conjuguée à la surpopulation chronique de l’établissement. L’établissement est divisé en trois quartiers : le quartier des prévenus (en attente de jugement ou d’une décision en appel), le quartier correctionnel (domaine réservé uniquement aux condamnés selon la loi) et celui des femmes. Sa capacité d’accueil est de 96 et elle accueille 155 hommes et femmes. Chaque nouveau pensionnaire franchit la grande porte, parcours quelques mètres avant d’entrer dans un sas pour tomber sur la cour d’honneur. A sa droite, une salle pour la fouille : les bijoux – excepté les alliances ou les objets à caractère religieux – sont enregistrés puis gardés dans un casier jusqu’à la libération. Deuxième étape, le greffe où se déroulent la prise d’empreinte et la séance photo. Il lui sera ensuite remis draps, couvertures, tube de dentifrice… du quartier des prévenus, hurlements, sifflets et invectives en guise de bienvenue au « club » sont généralement adressé au « novice »… Il ne reste plus au détenu qu’à traverser un corridor entouré de barreaux. D’ici, les surveillants peuvent observer les faits et gestes des prisonniers. Dans la cour, pas plus grande qu’un terrain de basket, certains jouent au football. Des lavabos d’un autre âge longent les murs. Un mini –préau dont le toit en tôle est censé protéger les prévenus de ce maudit soleil ou encore de la pluie. Il fait par ailleurs office de réfectoire, de salle de télévision et de lecture… Un surveillant perché dans un mirador et armé d’un pistolet semi-automatique modèle 953 balaye de son regard le quartier des prévenus situé du côté de la rue Alexis de Villeneuve. Neuf cellules en tout, quatre au rez de chaussée et cinq au premier étage. Ils sont généralement dix détenus à partager la même chambre, éclairée à la lumière blafarde d’un néon. Des lits superposés aux cornières rouillées occupent toute la pièce. Des graffitis en tout genre couvrent les murs alors qu’à l’entrée un ventilateur récemment installé rend les nuits chaudes et humides plus supportables notamment pour le prévenu qui a eu la malchance d’hériter de la couchette du haut, très proche du plafond en dalle de béton. Des sacs, des vêtements et divers objets s’entassent sur les matelas, donnant un aspect fouillis. Dans l’air confiné des cellules, les mêmes odeurs de WC bouchés et de moisi. Ca pue !


Intérieur de cellule de la maison d'arrêt Juliette Dodu
Le régime cellulaire est le même pour les trois quartiers avec certaines variantes : les «semi-libres » vont travailler la journée en extérieur avant de réintégrer les murs de la prisons à 17h ; ceux qui ont eu la chance de suivre quelques études peuvent travailler au service de l’économat ; enfin on trouve neuf détenus cuisiniers. Ces deux dernières catégories sont hébergées dans le quartier des condamnés mais ne partagent leur cellule qu’à deux ou trois. Le quartier des détenus est conçu de la même façon que celui des prévenus à une exception près : l’insalubrité y est plus frappante encore. D’ailleurs, le premier étage a été abandonné puisque le plafond de bois est totalement pourri. 

Quartier des condamnés

Située face au quartiers des condamnés, séparées par une allée et un imposant mur, les cellules des femmes. Ce quartier est sans conteste celui qui laisse transparaître le moins de cicatrices du temps. Très peu de graffiti dans ce quartier isolé du reste de la prison. On y trouve des photos de modes et des revues spécialisées : Marie-Claire, Femme Actuelle, Glamour… les lits bien rangés, la présence d’un bouquet de fleurs dans un vase marquent une grande volonté des femmes de garder leur dignité. La cour n’offre guère plus d’espaces ombragés qu’ailleurs mais elles peuvent se réfugier dans un local où aucune odeur nauséabonde n’empeste. Un petit lavoir reste toujours même s’il a perdu sa raison d’être puisqu’elles disposent d’une buanderie. Le temps y est rythmé par les cours de poterie ou de couture…

Couloir de la prison Juliette Dodu

Les cellules des quartiers disciplinaires et d’isolement se trouvent dans la partie la plus ancienne de la maison d’arrêt de Saint Denis. Situées au premier étage, il y fait très chaud et la pénombre y est de mise. Derrières des barreaux doublés d’une porte en bois massive, un lit, un socle en béton recouvert d’une mousse. La loi prévoit un maximum de 45j de mitard selon la gravité de la faute commise en prison (bagarre, évasion ou caïdat). La cellule d’isolement n’a pas de mal à trouver des pensionnaires depuis que la justice s’intéresse aux cols blancs. Ils y sont soit à leur demande soit sur décision du juge d’instruction. Les détenus ayant commis des viols ou meurtres d’enfants demandent par peur des représailles à être également à l’isolement. Désignés sous le terme de « pointeurs » dans les prisons métropolitaines, on parle à la Réunion de « marmailles roses ». Les détenus en cellule disciplinaire ou d’isolement ont droit à une heure de promenade quotidienne dans une petite cour qui sert également de salle de musculation. Cet espace recouvert et entouré de barreaux a été créé spécialement pour Agamemnon. La hiérarchie sociale de l’extérieur trouve son écho à l’intérieur des prisons ; ainsi le seul détenu à posséder une télévision pour lui seul est un « col blanc ». 


Vue de la cour intérieure de la prison Juliette Dodu

Le travail pénitentiaire au service de la colonie



En effet, en dehors des quelques tâches d'entretient proposées, l’oisiveté règne. On est bien loin de la situation coloniale où le travail de la population carcérale était une obligation. On peut d’ailleurs le fragmenter en trois ensembles distincts : le travail intérieur, le travail extérieur et les corvées. Pour le premier, le principal employeur est le service des Ponts et Chaussées Extérieurs avec le cassage de macadam, la construction, l’élargissement et l’entretient de voiries, suivi du service des Postes avec l’installation et l’entretient de lignes télégraphiques. Les communes font régulièrement des demandes de main d’œuvre pénale pour l’assainissement et la désinfection à la chaux. Ce rapport à l’hygiène se retrouve dans la corvée du service de prophylaxie réalisé par l’entreprise privée Salaun consistant au ramassage des bidets en l’absence de tout à l’égout. Enfin, on retrouve l’entretient des édifices public : hôtel du gouvernement, musée Léon Dierx, Archives, Conseil Général, caserne de gendarmerie, palais de justice ou encore le jardin colonial. On trouve également trace de nombreux travaux plus ou moins ponctuels comme la réparation de l’embouchure de l’Etang bouchée par les cyclones et risquant d’inonder Saint Paul mais aussi la construction d’une boulangerie à Saint Denis ou encore les dames de la paroisse de l’Assomption qui requièrent une corvée de main d’œuvre pénale pour leur ramener des fougères afin d’orner leurs reposoirs. Le seul arbitre demeure le gouverneur qui agit en fonction des intérêts de la colonie mais aussi au regard de ceux de sa clientèle.



Les travaux intérieurs consistent principalement au cassage du macadam qui a fait l’objet d’un ratio défini par l’administration comme étant égal à 0,375 mètre cube par détenu et par jour. Si ce dernier n’est pas atteint, les détenus doivent poursuivre en dehors des heures de travail (6h-10h et 13h-17h). Le cassage du macadam en intérieur est l’affaire des condamnés aux travaux forcés mais, en fonction des besoins, des prévenus ou des détenus devant rester dans l’enceinte de la prison centrale. Les femmes, quant à elles, doivent s’occuper de la confection des droguets et des costumes des gardiens et plus largement des travaux de couture ainsi que du nettoyage des vêtements. On a ensuite une liste de petits travaux réalisés par les prisonniers pour le directeur, les avocats ou d’autres personnalités ou notables de la colonie comme réparer une armoire pour l’hôtel des Inspecteurs, confectionner deux bassines pour Mr Deloy, souder 5 bouts de tuyaux pour Désiré Marie Jeanne [agent de prison], préparation de bois pour poulies, emmanchement des massettes pour le cassage du macadam, confection de gamelles en bois pour la prison, d’une vitrine de salon pour Madame Ouzoux Médecin, un sommier pour Mr Dumesgnil, rotinage de fauteuils, confection de boites en fer blanc pour le bureau du secrétaire général, réparation du grillage en bois du Directeur Robert, tamis pour tabac pour Mr Bellanger, réparation de la table à toilette de Mr Desrieux (avocat), rotinage des chaises de Mr Cérisier, confection d’un bureau pour Mr Desrieux… Ces petits travaux artisanaux étaient réalisés en fonction des capacités des détenus. 

Enfin, les corvées consistaient principalement dans l’approvisionnement des ateliers extérieurs et notamment de la maison d’arrêt de Saint Pierre. Toutefois, cette situation ne va pas dépasser 1913 puisque la grève du chemin de fer ainsi qu’un fort cyclone ont entrainé l’arrêt momentané des communications entre Saint Denis et Saint Pierre. La prison de Saint Pierre s’est en effet brusquement trouvée dépourvue de vivres sans pouvoir s’en procurer sur place, obtenant par la suite sa liberté d’approvisionnement. Les corvées permanentes sont en réalité un détachement de prisonniers au service d’une institution : hôpital colonial, asile des aliénés, léproserie et Lazaret (centre de quarantaine) ; tous ces lieux dont l’imaginaire effraie à l’époque. Les femmes sont employées à la maternité. Enfin, il est à noter que la main d’œuvre pénitentiaire doit réaliser les emménagements et les déménagements des fonctionnaires. Le travail carcéral s’est peu à peu effacé de la prison centrale avec l’arrêt des travaux extérieurs après le passage en 1946 du statut de colonie à celui de département d’Outre-Mer marquant l’effondrement du nombre d’évasions. La concentration de la population carcérale dans une même enceinte empêche la poursuite du travail et vient placer détenus et surveillants dans une position attentiste et oisive qui ne se ponctue que de récurrents « mouvements d’humeur » pour ne pas les qualifier de mutineries.


La dernière exécution publique


La prison est également un lieu de mort. Alors qu’en France métropolitaine, la publicité des exécutions a été supprimée depuis le 24 juin 1939. A la Réunion, la dernière exécution publique a eu lieu le 10 avril 1940 suite au meurtre de Marie-Emma Lambert, 78 ans, commerçante de la Rivière des Roches près de Saint Benoit le 24 octobre 1937. Mariaye Candassamy et Govindin arrêté respectivement le lendemain et le surlendemain vont faire l’objet d’une instruction des plus lentes alors même que les tribunaux ne sont pas surchargés. Les deux assassins devront attendre le 4 février 1939 avant de passer devant la Cour d’assises qui les condamnera à mort. Alors que les exécutions se déroulaient sur la place faisant face à la prison jusqu’à la fin du XIXème siècle , la guillotine est installée depuis lors sur le Barachois à une centaine de mètre de là. Depuis le 24 décembre 1941, un arrêté précise les conditions dans lesquelles se dérouleront à la Réunion les exécutions capitales : « [elles] auront lieu désormais exclusivement dans l’enceinte de la prison centrale à Saint Denis. Seront seules admises à assister aux exécutions capitales les personnes indiquées ci-après : le président de la Cour d’assise, l’officier du Ministère Public, un juge du tribunal du lieu d’exécution, les défenseurs du condamné, un ministre du culte, le directeur de l’établissement pénitentiaire, le commissaire de Police et s’il y a lieu les agents de la force publique requis par le procureur et le médecin de la prison. »[2]. Toutefois, la colonie tente de maintenir les hommes sur son territoire par tous les moyens, traumatisée par la peur de la fuite de la main d’œuvre suite à l'abolition de l'esclavage. Bien que la Réunion se tourne sur le système de l'engagisme, la main d’œuvre pénitentiaire n'est pas à négliger freinant au mieux les procédures visant à expulser les détenus du sol réunionnais en limitant les relégations, les interdictions de séjour qui se placent bien souvent à l'échelle départementale en métropole sont restreintes à certains quartiers ou villes de l'île. C'est ainsi le même esprit qui commande les autorités judiciaires à ne prononcer que rarement les peines capitales. Paradoxalement aux conditions de vétusté de la prison, une certaine sociabilité qui pouvait y régner semble faire barrage au risque de suicide en milieu carcéral.


Entre souvenir et avenir : Juliette Dodu un patrimoine en sursis ?



Finalement, la prison de Saint Denis possède bien d’autres atouts en matière patrimoniale que le critère architectural qui est en règle générale le seul mis en avant. Tout d’abord, sa longévité exceptionnelle marque une incapacité économique et politique à la fermer et explique son état de délabrement particulièrement avancé. Ce dernier se voit renforcer par les atteintes climatiques et la surpopulation chronique d’une prison couramment occupée à plus de 200% alors même que le nombre de personnels est déficitaire. D’autre part, l’aspect architectural n’est pas à minorer car elle est classée Monument Historique même si la population dionysienne la qualifie volontiers de « verrue urbaine ». On pourrait ainsi parler d’une véritable volonté de survie de la prison Juliette Dodu qui a su s’adapter tant bien que mal aux différentes réformes, entassant derrière ses murs différentes catégories de détenus toujours trop nombreux, imposant d’incessantes restructurations qui peuvent s’assimiler à du bricolage puisqu’il faut sans cesse faire avec les moyens du bord dans un espace très organique et putride comme l'énonce déjà en 1841, dans son rapport sur le budget des recettes et dépenses du service local pour l’exercice 1842, le conseiller colonial Charles Féry-Descland en brossant un sombre tableau de la prison de Saint-Denis : « La commission a examiné la geôle de Saint-Denis. En général, elle a trouvé peu de propreté dans cet établissement. Elle a été péniblement impressionnée de la tenue des chambres et de la mauvaise odeur qu’elles exhalent. L’eau qui parcourt la cour est tout à fait insuffisante ; elle coule lentement dans une grande partie de l’établissement et dans un sillon découvert elle croupit et devient infecte" [3]. Il ne faut pas oublier non plus les multiples traces que les hommes ont pu laisser dans sa chair qu’il s’agisse des tags de la cours, des graffitis intérieurs et autres encoches qui sont autant de stigmates reflétant l’histoire de la prison. Enfin, il faut considérer cette prison comme emblématique d’une époque de la pénitentiaire au jour où l’administration souhaite tourner la page des prisons délabrées du XIXème siècle, de leur mode d’organisation, de l’enfermement collectif, de la vie en communauté. Pour toute ces raisons, il ne faut pas oublier ce qu’a été Juliette Dodu. Ce fut bien évidemment la « honte de la République » mais pas seulement puisqu’à la veille de leur transfert, les« 275 prisonniers qui sont encore à la prison de Juliette Dodu…Et parmi eux 80 ont été impliqués dans ce qu’appelle la direction de la prison "un mouvement d’humeur". En cause, le fait que le transfert de tous les prisonniers approche à grands pas vers les prisons de Domenjod et du Port. Ainsi, les passages de produits et objets interdits ne pourront plus se faire comme à leur guise » [4]



De plus, malgré la pression immobilière très forte, l’indécision demeure entre volonté de la municipalité de l’acquérir pour un euro symbolique et celle de l’administration pénitentiaire de faire une large plus-value : « Depuis deux ans, aucun projet n’a été amorcé en vue de réhabiliter ce lieu historique. Invité sur le plateau de Face à l’info, Gilbert Annette déclarait que l’établissement est la propriété du Ministère de la Justice et que de ce fait, la responsabilité de la rénovation du site incombe aux instances étatiques, autrement dit à la Préfecture. Le maire de Saint-Denis a par ailleurs fait savoir que la maison d’arrêt est à vendre depuis le mois d’avril et qu’un investisseur privé s’était d’ores-et-déjà manifesté »[5]. Aujourd’hui encore, son avenir continue de s’écrire avec des points de suspension…


[1] PAYARD Françoise, Dialogue à la prison de Saint Denis – La communication entre un détenu et une visiteuse de l’extérieur, Saint Denis de la Réunion, Université de la Réunion, Maitrise d’anthropologie, Octobre 1987, p. 13-14. 



[2] Anonyme, « La dernière exécution publique », in MAURIN Henri, LENTGE Jacques (dir.), Le Mémorial de la Réunion, 1940-1963, Tome 6, Saint Denis, Australe Edition, 1985, p.23.


[3] CAOM, AOM, Procès-verbaux des séances du Conseil colonial de l’Île Bourbon, Saint Denis, t. VIII, Annexes : p. 10. cité par MAILLARD  Bruno, « Carcer sous les tropiques, La prison pénale à l’île Bourbon (La Réunion) sous la monarchie de Juillet », in Criminocorpus Revue en ligne, 2010. Consulté le 03 novembre 2011, URL : http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article646.html

[4] RODIER Melanie, "Les prisonniers ne veulent pas quitter la prison Juliette Dodu", Lundi 8 décembre 2008, [en ligne] http://www.zinfos974.com/Les-prisonniers-ne-veulent-pas-quitter-la-prison-Juliette-Dodu_a2354.html

[5] Anonyme, « Dans les couloirs de la prison juliette Dodu », mercredi 29 septembre 2010,  www.zinfos974.com [Plus disponible en ligne] 

mercredi 27 juin 2012

La maison d'arrêt de Saint Pierre : La Cayenne

Photo du mur d'enceinte de la maison d'arrêt de Saint Pierre

Depuis la fermeture de la prison de Saint Denis, la maison d’arrêt de Saint Pierre est devenue l’une des doyennes des prisons françaises puisqu’en effet elle occupe, depuis 1930, les locaux de la compagnie des Indes datant de 1863, lui valant le surnom de Cayenne. A l’inverse de l’enfermement cellulaire de Domenjod, elle propose des dortoirs collectifs d’une part tandis que le restant est composé de cellules mais dont aucune n’est individuelle.
Le climat réunionnais, avec sa chaleur, ses vents, son humidité et ses périodes cycloniques en fait un des établissements les plus vétustes pouvant ainsi reprendre le sobriquet attribué à son homologue Juliette Dodu de Saint Denis de « honte de la République ». Il s’agit du seul établissement pénitentiaire du Sud de l’île. Cette petite maison d’arrêt, proche de la mer et de la gendarmerie, peut accueillir officiellement 121 détenus gérés et encadrés par 69 personnels de l’administration. Toutefois, à l’image des autres départements d’Outre-Mer et à l’instar de la situation insulaire précédant l’ouverture de Domenjod, le taux d’occupation est dramatique même au vue des chiffres proposés par la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP). En 2007, on trouve ainsi un taux de surpopulation carcérale supérieure à 170%. L’ouverture du nouveau centre de détention de Saint Denis a donné l’illusion durant l’espace d’un mois qu’il permettrait de désengorger définitivement Saint Pierre faisant brutalement chuter ce taux de 145% à 89%.


Évolution du taux d'occupation carcéral à Saint Pierre

Cependant, cette situation n’a été qu’éphémère puisque ce même taux est remonté à 135% le mois suivant. Toutefois, si l’on regarde l’évolution de ce taux d’occupation, on s’aperçoit tout de même que la situation tend à osciller autour de la capacité réelle de l’établissement. Enfin, il faut signaler qu’il s’agit bel et bien de chiffres officiels, provenant de la DAP et que de nombreuses sources journalistiques, syndicales ou associatives dénoncent des chiffres plus importants comme c’est le cas dans l’ensemble des établissements français. L’hébergement se fait toujours en dortoirs (l’établissement compte 25 cellules-dortoirs de 4, 8, 10 ou 16 places). La mise en place d’une procédure d’accueil et d’un quartier arrivant a permis à l’établissement de survivre à cette surpopulation. Reste toutefois que celui-ci présente des problèmes de promiscuité et de vétusté importants, rendant les conditions de détention particulièrement difficiles. Les discussions parlementaires à ce sujet sont d’ailleurs explicites puisqu’on y relève en 2005 que « les mauvaises conditions de travail à la maison d’arrêt de Saint-Pierre n’en sont pas moins alarmantes. 


Vue de l'entrée principale de la maison d'arrêt de Saint Pierre

Les murs sont dans un état de délabrement avancé, constituant ainsi un danger permanent, tant pour les prisonniers que pour le personnel pénitentiaire »[1]. D’autre part, « le Conseil de l’Europe vient de publier le rapport réalisé par le Comité pour la prévention de la torture un an après avoir visité les prisons de l’île. Ce rapport évoque un « surpeuplement inhumain et dégradant ». À Saint-Denis, le taux d’occupation atteint 222 %. À Saint-Pierre, il est de 157 %. Au Port, 198 détenus se partagent 58 cellules, initialement individuelles »[2]. Face à ce constat implacable, les politiques proposent la construction d’une nouvelle maison d’arrêt de 200 places visant à remplacer l’actuelle maison d’arrêt.




« En visite à La Réunion, Michel Mercier, le ministre de la Justice, a annoncé la construction d’une nouvelle prison "qui devrait ouvrir en 2017" à Saint-Pierre »[3]. Toutefois, au regard de la difficile fermeture de celle de Saint Denis qui aura nécessité 240 ans de débats sur sa fermeture notamment au regard de sa vétusté, la promesse d’un nouvel établissement peut paraître encore lointaine puisque seule est aujourd’hui actée la volonté de l’Etat qui, à travers son préfet, se met en quête d’une nouvelle terre d’accueil. Ce nouvel établissement se situera nécessairement dans la partie sud de l’île afin d’équilibrer la carte pénitentiaire insulaire au regard de la topographie locale mais également dans une logique de préservation des emplois sur un territoire outre-marin déjà fortement touché par le chômage. Finalement, l’article d’Armelle Hervieu [4] retrace parfaitement les enjeux de Saint Pierre à travers son interview de Gilles Romeuf, chef d’établissement depuis 2005, qui « n’a pas honte de le dire parce que c’est tout simplement une réalité : “C’est une prison du 19e siècle avec tout ce que cela implique en termes de vétusté et de promiscuité”. Ici, pas de cellule individuelle, ni même à deux places. On compte seulement 25 cellules pour une capacité théorique de 121 détenus. Ce qui veut dire que les prisonniers sont regroupés dans des dortoirs, de 4, 8, 10 ou 16 places. On est loin de la norme européenne qui prévoit que chaque prisonnier puisse être enfermé seul.[…] En 2006 et 2007, on tournait à 200 % d’occupation. Ça a tendance à se tasser depuis l’ouverture de Domenjod. Mais, le jour où Domenjod arrivera à saturation, ce qui ne devrait pas tarder, il y aura de nouveau une importante surpopulation carcérale à Saint-Pierre ». De plus, la journaliste du journal de l’île de la Réunion poursuit : « Pour mieux supporter ces conditions de détention ou juste pour parvenir à dormir, pas moins de 20 % des détenus saint-pierrois sont sous traitement neuroleptique (antidépresseurs, somnifères…). Attention, cependant, ce n’est pas dans les vieilles prisons, comme celle de Saint-Pierre, que l’on déprime le plus. “Il y a davantage de détresse et de suicides dans les gros établissements récents comme à Fleury-Mérogis qu’à la Santé qui tombe pourtant en lambeaux. L’encellulement individuel et la modernité ont aussi des travers : la déshumanisation”, estime le juge d’application des peines de Saint-Pierre, Philippe Rodionoff. Ainsi, à la Cayenne, on n’a enregistré “que” deux suicides au cours des vingt dernières années. “Ici, c’est familial. C’est humain. C’est une petite prison à l’ancienne. Avec de la végétation à l’intérieur et des détenus qui peuvent passer leur journée dehors”, explique un surveillant. En effet, Saint-Pierre est la dernière maison d’arrêt de France où les prisonniers peuvent encore passer toutes leurs matinées et après-midi à jouer, lire, courir… dans les cours extérieures. Ce n’est que le soir venu que chacun doit rejoindre son dortoir. Une différence de taille avec Domenjod où, comme dans tous les établissements pénitentiaires modernes de France, le temps passé en plein air se résume à quelques heures de promenade tout au plus. Un manque d’oxygène dont souffrent particulièrement tous les détenus qui ont connu le temps de Juliette Dodu. » Sécurité, hygiène et enfermement individuel sont devenus les maîtres mots de la politique de l’administration pénitentiaire pour donner une bonne image d’elle-même et être en accord avec les textes européens. Cependant, à la lecture de ces propos corroborés par Christian Carlier[5], on peut s’interroger sur l’amélioration réelle des conditions de détentions ou tout du moins ouvrir le débat sur que la détention doit être en terme d’architecture, de détenus, de personnels et des relations que les uns peuvent entretenir avec les autres. 


publiée dans le JO Sénat du 26/05/2005 - page 1461.

[2] Ibid. 

[3] DAVAN-SOULAS Mélinda, « Une nouvelle prison à Saint Pierre », Réunion 1ère, publié en ligne le 12 avril 2011 [désormais indisponible]. 

[4] HERVIEU Armelle, "La Cayenne : une prison à bout de souffle", Journal de l’île de la Réunion, Mardi 13 octobre 2009.

[5] CARLIER Christian, in Patrimoine et Histoire, Les prisons ferment aussi, partie 1, 52ème min à 54ème min, http://www.univ-rouen.fr/audio/sciencepeine/prison-patrimoine1.flv

mardi 26 juin 2012

Le centre de détention du Port - Plaine des Galets

Cet établissement s’est ouvert en deux temps. Tout d’abord en 1974 avec l’inauguration du centre de détention puis en 1989 avec celle du secteur « maison d'arrêt / maison centrale / quartier mineurs » dont les travaux ont débordé sur le centre de détention avec de gros travaux de rénovation. Il accueille le siège de l’unité opérationnelle de la Réunion et assure la gestion administrative et financière des établissements de l’île ainsi que du service pénitentiaire d’insertion et de probation. Ce centre de détention bénéficie d’un domaine de de 35 hectares lui permettant de mettre en œuvre sa politique de réinsertion par le travail agricole. Cette orientation fait bien évidemment écho à la tradition insulaire concernant le travail des détenus. Devenu centre de détention depuis 2009, la prison du Port a introduit depuis lors un système de régimes différenciés composés de trois régimes et répartis entre deux zones bien distinctes : "dans le quartier haut se situe le quartier centre de détention à responsabilité (CDR). Il est composé de 312 places réparties sur 12 bâtiments accueillant chacun 26 personnes. Les portes des cellules y sont ouvertes et les mouvements libres. Dans le quartier bas est regroupé le quartier centre de détention intermédiaire (CDI), anciennement le quartier MA et le quartier centre de détention contraint (CDC), anciennement le quartier MC, où les portes des cellules sont fermées et les mouvements des personnes encadrés. Les condition de détention varient selon le quartier dans lequel vous êtes affectés. Ainsi, au sein du CDC et du CDI, les repas sont distribués en cellule et l’accès aux douches est restreint. Alors qu’au CDR, l’accès aux douches est libre et les repas sont distribués au réfectoire et pris en commun"[1].


En effet, mettre les détenus au travail devait amortir les frais engagés pour l’enfermement et l’entretient des prisonniers. Toutefois, malgré une grande quantité d’arrêtés concernant le prix de la main d’œuvre pénale, le rêve de combler les dépenses engagées pour la surveillance et l’entretient des détenus restera, comme en métropole, une simple illusion ; malgré une réelle volonté de rentabilité : l’inspecteur, du directeur des prisons Dansan (directeur des prisons de la Réunion, nommé le 12 février 1910), conclu son rapport ainsi: « En terminant, je dois insister sur les excellents services que rend M. Dansan fonctionnaire énergique et actif qui a su tirer de la main d’œuvre pénale un rendement inconnu jusqu’à ce jour. »[2]

La Colonie va cependant tenter d’atténuer l’impact des prisons sur son budget en percevant une redevance « en atténuation des frais de nourriture et d’entretien des condamnés. […] En sus de cette redevance, la colonie fait recette des eaux grasses, des économies de bois, des cessions de macadam, du remboursement des effets perdus ou détruits par la faute des hommes » auxquels il faut rajouter l’ensemble des punitions qui touche à la fois les détenus mais également les personnels qui ne font pas l’objet d’amende mais de baisse de salaire/pécule en fonction des fautes qui leurs sont reprochées. Cette volonté s’inscrivait bien sûr dans le contexte de l’époque puisqu’en 1821, dans le compte rendu de sa visite des prisons, Barbé-Marbois exprime l’opinion commune des réformateurs : « Ce qui punit le plus les détenus dans les centrales, ce qui les corrige, c’est la règle de conduite, l’assiduité au travail et la propreté qu’on leur fait observer » [3]. En métropole, autour de 1822, les entrepreneurs n’ont qu’à installer les métiers [à tisser], quelques machines ou « mécaniques », apporter la matière première, diriger les travaux par leurs employés (les gardiens payés par l’Etat assurant la discipline et la surveillance), revendre les produits finis ou demi-finis et payer les détenus au prix très bas convenu dans le cahier des charges. Tous les espoirs sont placés dans le travail : rôle éducatif, importance pour la réinsertion sociale du détenu, complémentarité avec les entreprises libres. A la Réunion, pas d’entreprise générale puisqu’il n’y a pas d’industrie même si les idées sont les mêmes : le travail a lieu principalement hors les murs et celui qui dispose de cette force de travail est le Gouverneur. La marge de manœuvre du directeur des prisons est extrêmement faible, il se contente d’appliquer les directives données par le Gouverneur qui décide d’accepter les demandes de tel ou tel service, collectivité ou particulier faisant de la main d’œuvre carcérale, au-delà de la donnée économique, un levier de son clientélisme.

Vue aérienne du "projet Bardzour"
Aujourd’hui, le centre de détention du Port promeut le travail de la terre pour ses détenus qui assurent la culture et la récolte de fruits et légumes (y compris bio), et dont le produit est essentiellement utilisé par la cuisine de l’établissement. [4]. Le centre de détention s’inscrit également dans une logique de développement durable, permettant à l’administration de redorer son image médiatique tout en travaillant à la réinsertion des détenus à l’instar du projet Bardzour qui vise à développer l’autonomie énergétique de l’île en installant une ferme solaire au cœur du centre pénitentiaire et permettant d’alimenter le tiers de la population du Port, soit près de 4 000 foyers. Cette initiative s’inscrit dans le Grenelle de l’environnement en s’inspirant des exemples des établissements norvégiens de Bastoey et Halden. De plus, le centre de détention propose des formations diplômantes aux métiers qui s’inscrivent dans le cadre du développement durable à l’image des métiers du photovoltaïque, du solaire thermique, de l’agriculture biologique et de l’électricité du bâtiment.

Entrée du centre de détention du Port - Plaine des Galets
Le centre de détention du Port, fort de ses 226 personnels, a une capacité d’accueil de 560 places. Alors qu’il servait à désengorger une Juliette Dodu au bord de l’explosion, il atteignait au premier trimestre 2008 un taux de surpopulation de 115%. L’ouverture de Domenjod en décembre 2010 a permis son désengorgement. Toutefois le projet de modernisation et de restructuration de cet établissement pourrait réduire de 30 à 40 places les capacités d’accueil de ce site alors même que la fermeture de la maison d’arrêt de Saint Pierre s’impose chaque jour un peu plus.



[1] Rapport 2010 de l'Observatoire International des Prisons sur les prisons d'Outre-Mer

[2] ADR - 1M4007, Rapport d'inspection de F. Dansan, 1er avril 1913.

[3] PETIT Jacques-Guy, Histoire des galères, bagnes et prisons XIIIe – XXe siècles, Introduction à l’histoire pénale de la France, Toulouse, Editions Privat, 1991, p.148