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samedi 16 novembre 2013

Tatihou, un site sous surveillance par Béatrice Bourguignon

L’île Tatihou (origine viking du nom Tatihou qui veut dire en noroît, « hou » terre entourée d’eau et « tat » qui était sans doute un nom propre) est connue du grand public pour ses traversées et ses concerts durant la période estivale (environ 10 000 participants sur les trois jours que dure la manifestation).



Cette île que l'on peut rejoindre à pied à marée basse, quand le coefficient le permet, est bien connue aussi pour le patrimoine architectural qu'elle abrite. Il s'agit principalement des fortifications datant du XVIIème siècle, œuvre de Vauban et de Benjamin de Combes qui ont permis la classification par l'Unesco en 2008 de la tour d'observation et d'artillerie comme faisant partie d'un ensemble architectural de douze sites représentatifs de l’œuvre de Vauban. Si l’île est aujourd'hui entièrement dévolue au tourisme et à la culture grâce à son festival musical, son musée maritime et les expositions temporaires qui y sont organisées, il est toutefois toute une partie méconnue ou plus obscure de l'histoire de cette île qui pourrait laisser accroire que ce qui est aujourd’hui un patrimoine culturel n’a pas toujours eu cette vocation d’accueil qu’on lui connaît désormais.

Ainsi le décret du 16 juillet 1888 cède ce domaine au Muséum d'histoire naturelle afin d'y établir un laboratoire de zoologie maritime. Mais, en 1910, le projet d'établissement d'une section disciplinaire au fort de l'île suscite l'émoi auprès des employés du laboratoire qui multiplient réclamations et recours auprès de leur ministère de tutelle afin qu'un tel projet ne voit pas le jour (Archives du Jardin des Plantes et du Muséum national d'histoire naturelle). Sans effet, puisque des articles de la presse locale nous apprennent que des disciplinaires de la Marine et de l'infanterie sont internés à Tatihou, de décembre 1914 à février 1915.


Par ailleurs, dès 1914, les autorités préfectorales, assistées par l’armée, entreprennent l’internement de milliers de ressortissants originaires des pays ennemis. Allemands, Autrichiens et même Turcs présents sur le sol français à la déclaration des hostilités se retrouvent internés dans des camps. Certains de ces centres sont installés dans la Manche, occupant souvent d’anciens forts désarmés, notamment au fort de l’Ilette à Saint-Vaast-la-Hougue ou encore à Granville, sur les îles Chausey et de Tatihou. Tel est le sujet traité dans le reportage qui a été fait par l’opérateur Édouard Brissy (EPCAD – Médiathèque de la Défense) 

Ces centres de regroupement seront appelés camps de concentration en France pendant la première guerre mondiale suivant le terme couramment utilisé par l’administration (Préfets, ministère de l’Intérieur).

Jean-Claude Farcy dans un article paru dans la revue Trames. Cahier d’histoire de l’IUFM précise que la connotation « camp de concentration » est fortement marquée par les camps de la seconde guerre et surtout nazis. Toutefois, il souligne que, comme lors de la seconde guerre mondiale, il est décidé de « concentrer » des hommes en grand nombre dans des dépôts ou « camp » par pure décision administrative (à l’opposé du pénal) avec tout l’arbitraire que cela représente. Le site de Tatihou possède toutes les caractéristiques nécessaires : éloignement de la zone des combats, isolement des lieux habités, capacité d’accueil suffisante, facilité de surveillance offerte par une enceinte existante.

Source : Sagas de Tatihou, histoire d'une île normande


Pendant la première guerre mondiale, c'est notamment le 77ème régiment d'infanterie territoriale qui assure la présence militaire sur l'île Tatihou. Ces soldats sont également chargés de la surveillance du camp de prisonniers civils. Le rapport d'un de ces soldats indique la présence de trois cents Allemands et Autrichien civils. En 1916, un rapport du chef du Génie indique que de nombreux travaux d'entretien et de restauration des bâtiments de l’Île ont été effectués par des ouvriers austro-hongrois internés à Tatihou. La question se pose de leurs rémunération ou dédommagement. 




Le gouvernement américain inspecte le camp en janvier 1917, le bilan présenté est de tout évidence trop idyllique. Il donne cependant une idée de la façon dont la vie du camp s’organise et des demandes des internés. Ils réclament plus de médicaments, du chauffage et surtout des vêtements.

Durant la seconde Guerre Mondial, l'aérium fondé en 1926, continuera d'accueillir des enfants en colonies de vacances et en école de plein air, mais après le bombardement de Saint-Vast-la-Hougue en avril 1941, il est décidé de ne pas maintenir l'établissement sur l'île. 

Une ordonnance de 1945 posant le principe de l'éducation avant la répression et la profession d'éducateur spécialisé est créée par décret le 10 avril 1945. L'éducation surveillée devient une direction autonome au sein du ministère de la justice. Le secteur associatif pour des raisons historiques gèrent la plupart des établissements relevant de l'éducation surveillée. En 1946 Camille Belliard, instituteur, est nommé directeur de l'aérium de Tatihou où environ 2500 mines devront être enlevées préalablement par les démineurs. En 1948 s'ouvre à Tatihou un centre de rééducation comme le souhaitait son fondateur, Camille Belliard. Celui-ci avait accepté ce poste à la condition d'avoir le personnel et l'outillage nécessaires pour des ateliers d'apprentissages aux métiers du bâtiment et de rattrapage scolaire. Le projet pédagogique du centre de Tatihou était d'aider les jeunes à se réinsérer dans la société, en leur donnant un niveau scolaire suffisant. 

Sept directeurs géreront ce site de 1948 à 1984 et appliqueront leurs méthodes d'enseignement et d'éducation, chacun selon l'évolution des lois mais aussi sa personnalité et son époque. Si les conditions de vie de ces jeunes sur Tatihou ont pu parfois être difficiles, celles-ci n'ont pas inspiré à Jacques Prévert le poème "La chasse à l'enfant" dans son recueil de poésies Paroles, et contrairement à ce qui se dit parfois. L'île Tatihou n'a jamais été une colonie pénitentiaire, c'est la colonie pénitentiaire de Belle-Ile qui est à l'origine de ce poème. Une célèbre révolte des enfants a lieu en1934 après que les gardiens aient tabassé un pupille, les jeunes détenus se sont soulevés et enfuis. Une prime a été offert à quiconque capturerait un fugitif mais cette mutinerie a déclenché une campagne de presse faisant connaître les conditions de détention et demandant la fermeture des bagnes pour enfants. La colonie pénitentiaire de Belle-Ile-en-mer ne fut définitivement fermée qu'en 1977. Le poème mis en musique par Joseph Kosma a été interprété par Marianne Oswald.

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.







Bibliographie et ressources en ligne

Camille Belliard, Tatihou, l'île aux jeunes : Récit express d'aventures psycho-pédagogiques (1948-1954), L'amitié par le livre, 1979

Conseil Général de la Manche, Saga de Tatihou, histoire d'une île normande, OREP Editions, Patrimoine et territoire,2012

Pierre Lebrun, Tatihou 1954, L'île pour enfants rebels, Yvelinéditions

Marie-Jo Audouard, L'enfant du Bagne, Editeur Fixot, Document, 1999


lundi 23 avril 2012

Deux célèbres prisonniers du Mont-Saint-Michel : Barbès et Blanqui par Aurore Cerdan

Suite au décret impérial du 6 juin 1811 de Napoléon Ier, l’abbaye du Mont-Saint-Michel est transformée en maison centrale de détention. Sous la Monarchie de Juillet, les opposants politiques sont nombreux et très actifs. Le 12 mai 1839, les républicains s'insurgent dans le but de renverser Louis-Philippe : ils sont arrêtés, emprisonnés puis envoyés pour la plupart à « la bastille des mers ».

Ainsi, le 16 juillet 1839, Armand Barbès, Martin Bernard, Austen, Delsade sont transportés en charrette cellulaire au Mont.
Barbès y restera jusqu'au 26 janvier 1843 pour être transféré à la prison de Nîmes. Libéré en 1848, il participera à l’insurrection républicaine et sera à nouveau arrêté.


Armand Barbès

Louis Auguste Blanqui, lui, n’arrivera qu'en février 1840 pour repartir le 18 mars 1844 à la prison de Tours jusqu'en 1847. Il passera la moitié de sa vie en prison.



Louis-Auguste Blanqui

Au Mont-Saint-Michel, les condamnés politiques étaient logés dans un quartier spécial nommé « le petit exil », situé dans la Tour Perrine à l’est du monastère. Cette tour est édifiée par l’abbé Pierre Le Roy au XIVe siècle dans le but de défendre l’abbaye des attaques anglaises pendant la guerre de Cent ans.

La tour Perrine

Sur toute la hauteur de la tour se trouvait des cellules, Barbès était à plus de treize mètres du niveau de la mer.
Une cellule mesure environ trois mètres sur trois, les murs sont épais de deux mètres et très humides, la fenêtre ressemble à une meurtrière ouvrant sur des barreaux, donnant une vue sur l’infini de la baie. La pièce est composée d’un lit, d'une table et d'une chaise. Les toilettes sont un simple seau qui n'est vidé qu'une fois par jour pour les plus chanceux. En hiver, le chauffage se fait par un poêle qui tire mal et rabat les fumées, risquant d’asphyxier le prisonnier.
Un jour, le directeur Theurier décide de clore les fenêtres des cellules par un double réseau intérieur de grilles et par un grillage extérieur. Ceci entraîne alors la raréfaction de l’air, déjà limité dans la pièce, et le prisonnier n'a plus la possibilité de voir à l’extérieur.


Avant l'installation des grilles


                                                   Après l'installation de nouvelles grilles

Les détenus de droit politique passent vingt-trois heures par jour dans leur cellule, une heure seulement est réservée à la promenade dans une petite cour de neuf mètres de long sous les arcades du cloître. Les prisonniers de droits communs, quant à eux, se promènent deux fois par jour dans la grande cour.



Suite à des incartades de la part des prisonniers, ceux-ci sont enfermés dans les cachots pendant dix-sept jours. Il n’y a aucun accès à l’extérieur, la lumière et l’air se font par le couloir, il faut demeurer assis ou couché. De plus, ils sont enchaînés par les pieds à un anneau rivé dans le mur où l’eau ruisselle. Le prisonnier a pour seul compagnon les rats et les poux.























Il y a aussi les loges de correction. Ce sont les greniers du Mont, situés à plus de cent mètres au-dessus du niveau de la mer, dominant le cloître. La pièce mesure environ 2.30 m de long sur 1.60 m de large, contenant une paillasse dans une caisse, une chaise et un baquet. L’hiver, le froid et le vent du nord glace la pièce et l’été, la chaleur est étouffante.





La nourriture est infecte : de l’eau croupie et des viandes avariées. Les colis sont autorisés mais seulement par les familles (ceux des amis sont refusés) ; en contrepartie ils sont fouillés. Les rondes des gardiens se déroulent toutes les deux heures, bruyantes et sonores de jour comme de nuit. De plus, les détenus ont interdiction de parler aux gardiens, de dire un mot quand on passe devant d’autres cellules, d'écrire d’autres lettres que celles adressées aux parents ou tout simplement de communiquer entre prisonniers. La punition : le cachot. Cependant, ils ont la permission de lire et d’écrire. Beaucoup raconteront leur enfer comme Martin Bernard écrivit Dix ans de prison au Mont-Saint-Michel et à la citadelle de Doullens. Ils n’auront pas la possibilité de travailler comme les prisonniers de droit de commun.



Bibliographie :

L’ancienne prison de Bricquebec par Aurore Cerdan



      La baronnie de Bricquebec possédait une prison au XVIIIe siècle. Le baron exerçait le pouvoir de justice et de punir les délits. Pour se faire, il possédait un prétoire, une salle du conseil et des cachots. L’auditoire était accessible par un escalier de pierre et possédait deux pièces : la plus grande était le lieu où se tenaient les audiences et la seconde, plus petite, était la chambre dite du conseil. De l’auditoire, l’accès à la prison s’effectuait par un escalier qui descendait dans la cour.
La prison, située à l’extrémité sud des bâtiments de la juridiction était bornée par la place du marché où se vendaient les arbres fruitiers.

Description de la prison


      Tout d’abord, une petite cour de dix-sept pieds en carré prenait place au niveau de l’escalier d’accès. L’entrée de la prison, appelée « guichet », était une petite pièce de cinq pieds en carré. Vis-à-vis du guichet, une grande salle très sombre de seize pieds sur huit était destinée aux prisonniers pour dettes civiles.
A côté de cette pièce, une cage en bois, obscure et humide, de huit pieds était destinée aux femmes. A l’étage, au-dessus de la cage pour femme, se situait le logement du geôlier. Dans un corridor de treize pieds de long sur trois de largeur, se trouvait trois cachots, deux à droite et un à gauche.

      Les conditions de vie des prisonniers étaient exécrables. En effet, les cachots étaient très sombres et très humides. La couverture du bâtiment était en mauvaise état.
De plus, les évasions étaient courantes à cause des portes garnies en barre de fer permettant de faire passer des outils pour s’évader.

Les détenus


      La majorité des prisonniers était originaire des paroisses appartenant à la juridiction de Bricquebec. Ils étaient pour l’essentiel détenus pour dettes civiles dues à des particuliers, au receveur de la baronnie, à la requête des débiteurs ou encore en attente d’une transaction entre parties mais aussi pour crime accidentel ou pour vol.

La patrimonialisation du lieu


      Après la Révolution, la prison est abandonnée.

      Au XIXe siècle, la salle du conseil est transformée pour accueillir l’hôtel de ville.
La façade latérale conserve la trace d'anciennes baies servant de halle marchande mais l’escalier extérieur de distribution a aujourd'hui disparu. Cette façade conserve également des petits jours fermés par des barreaux en fer. Le bâtiment contenant la prison est aujourd’hui l’emplacement d’un café.




crédit photo: closducotentin.over-blog.fr



Bibliographie :
  • http://closducotentin.over-blog.fr
  • Jack Lepetit-Vattier, Baronnie de Bricquebec. Détenus dans les prisons de Bricquebec,
    Spicilegium constantinum, publication en ligne du Cercle de généalogie et d’histoire locale de Coutances et du Cotentin, mise en ligne le 20 septembre 2010.

samedi 31 mars 2012

Le Camp de Triage de la Ferté-Macé


Que reste-t-il de l’ancien petit séminaire de la Ferté-Macé devenu le camp de triage pendant la Première Guerre Mondiale ? Est-il détruit ? Est-il sauvegardé ?




Mais avant d’aborder ces questions, il faut éclaircir un point qui me semble important : qu’est ce qu’un camp de concentration pendant la Première Guerre Mondiale ? Quelle différence y a-t-il avec ceux de la Seconde Guerre Mondiale ?

On peut dire que les camps de concentration de 1914-1919 ont avant tout pour objet de regrouper des personnes dans un même lieu ; ce regroupement avait pour but de faciliter la surveillance de personnes jugées dangereuses pour la nation. Ce n’est qu'à l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir et l’installation de son programme d’extermination que le sens premier du terme s’en trouve changé pour aboutir à un lieu où on regroupe des personnes afin de les tuer.

On peut observer plusieurs types de camps de concentration pour, à l’origine, recevoir en premier ressort tous les civils évacués de la zone armée, ensuite pour éviter que ces personnes ne viennent renforcer les troupes ennemies, pour ainsi protéger la sécurité nationale et pour éviter tout espionnage dans le but de percevoir de l’argent.


FARCY Jean-Claude, Les camps de concentration français de la première Guerre Mondiale (1914-1920), 1995.     
Il y eut, en effet, plusieurs types de camps. Il y eut des camps pour les Austro-Allemands (pour les familles, pour les notables, des camps de faveur, des camps disciplinaires), des camps pour les Alsaciens-Lorrains (des dépôts surveillés, des dépôts libres, des maisons de refuge). Des populations qui sont en lien direct avec les troupes ennemies puisque l’Alsace-Lorraine était à l’époque sous le joug de l’Allemagne. Mais il y eut également des camps pour les personnes jugées suspectes, des camps de triage, et des camps pour des populations spécifiques telles que les ecclésiastiques et les prostituées.

C’est quelque chose de relativement nouveau pour l’époque. En effet, on est dans un contexte de guerre qui se veut dur et on se méfie beaucoup des étrangers et des populations marginales de la société. D’où le projet d’internement lié à cette guerre « tout étranger devient suspect national » ou encore « tout ce qui entrave à la défense nationale devient indésirable ou suspect. »

On installe donc les camps dans des sites privilégiés pour leur isolement (éviter le contact), assez vaste pour loger plusieurs centaines de personnes, apte à une surveillance aisée et aussi qui n’appartient pas à l’Etat. Tel que les anciens forts essentiellement du littoral qui se sont retrouvés abandonnés ou inutilisés par l’armée, des bâtiments ecclésiastiques qui se sont retrouvés vides avec la loi de 1905 comme des couvents, des monastères, des abbayes, des séminaires…. Mais aussi des usines, des établissements scolaires….
 

FARCY Jean-Claude, Les camps de concentration français de la première Guerre Mondiale (1914-1920), 1995.

Plus particulièrement, il y eut ce qu’on appelle un camp de triage. Camp où l'on place toutes les personnes suspectes ou indésirables qui ont été ramassées lors de rafles. Ce sont des gens douteux dont il convient d’éclaircir l'état civil, la nationalité, la vie en générale. S’ils peuvent justifier tout cela ils étaient remis en liberté mais dans le cas contraire, ils étaient envoyés dans les autres camps spécifiques à leur condition et ce durant toute la période de guerre.



La façade extérieure du camp de triage de la Ferté-Macé (http://www.culture.gouv.fr)


Les camps de triage ont été créés, à partir de février 1915, du fait d’erreurs dans l’évacuation des suspects et des indésirables par les services de l’armée. De février 1915 à août 1919, il y eut trois camps de triage permanents : le séminaire de la Ferté-Macé, l’asile de Bellevaux à Besançon et le dépôt de Fleury en Bière en Seine et Marne. Un quatrième fut créé en 1915 mais il sera supprimé en 1917, c’est celui de Blangy en Saône et Loire.
 
Le camp de la Ferté-Macé se situe dans un petit séminaire construit vers 1855. Il avait pour nom « le Préau dit le parapluie », un nom dont la signification reste aujourd’hui inconnue. Il avait pour fonction d’être une école secondaire ecclésiastique. Celle-ci est devenue, après 1907, une école primaire supérieure publique avant d’être utilisée par l’Etat comme lieu pour le camp.

Ce camp fut ouvert à partir de février 1915 jusqu’en mai 1919. On compte environ six mille internés qui y ont séjournés un temps, de quelques semaines à plusieurs mois, sans compter les personnes ayant étaient plusieurs fois internées pour diverses raisons.

       On peut y trouver plusieurs nationalités tels que les Allemands, les Autrichiens, les Russes, les Ottomans, les Roumains, les Bulgares, les Belges, les Italiens, les Américains, les Anglais, les Alsaciens-Lorrains, mais également les Français… 90% des internés du camps sont des ressortissants des pays étrangers que sont les Allemands, les Ottomans, les Bulgares et les Austro-hongrois. Mais les Alsaciens-Lorrains sont également touchés par ceci. En effet, un alsacien-lorrain sur deux est interné pour le reste de la guerre. Au contraire les Français, les Belges, et les Anglo-saxons échappent majoritairement à l’internement.
            La plupart des internements vont vers des camps de suspects. Sur 100 internements prononcés, 60 sont en direction de ces camps. Notamment vers celui d’Alençon situé rue de Tisons, quartier Montsort, pour les femmes et qui fut créé le 1er Janvier 1917 jusqu’au 3 Janvier 1919. Il avait la capacité d’accueillir une centaine de personnes mais pendant l'automne 1918 jusqu’à 150 internées. Il reçut du camp de triage de la Ferté-Macé environ 179 suspectes en majorité des Belges et des Russes.


FARCY Jean-Claude, Les camps de concentration français de la Première Guerre Mondiale (1914-1920), 1995
          De plus, toutes les catégories sociales sont représentées : mendiants, vagabonds, écrivains, notables… On y retrouve également des femmes (57,3%), des enfants (30% ont moins de vingt ans), ou encore des prostituées… Des personnes, non spécialisées, ont la charge de réaliser le tri préalable pour les orienter vers les camps spécifiques à chaque catégorie des futurs internés.

            On peut observer dans le camp de triage que l’internement des personnes est de faible durée. De ce fait, les désirs d’évasions sont moindres car il y avait toujours un espoir de liberté. Malgré tout, on compte quand même 36 évadés sur plus de six mille internés.
         

(http://www.gvsu.edu/english/cummings/Eroompen.htm)
Le poète américain E. E. Cummings (1894 – 1962) et son ami William Slater Brown (1897 – 1997) romancier et journaliste, firent un séjour au camp de triage de la Ferté-Macé. Ils furent accusés d’espionnage pour avoir exprimer des opinions anti-guerre et pacifiste. E. E. Cummings a même indiqué toute absence de haine envers les Allemands. Ils furent arrêtés le 21 septembre 1917 et envoyés au camp. William Brown fut envoyé dans la prison de Précigné (Sarthe) alors qu’E. E. Cummings resta au camp jusqu’au 19 décembre 1919. Il sortit grâce à de nombreuses interventions politiques de la part de son père après une incarcération de quatre mois.
De cette expérience, qui le marqua fortement, il écrivit un livre autobiographique « The enormous Room » (« L’énorme chambre ») sorti en 1922. Ce titre fait référence à la grande salle où Cummings dormait avec une trentaine d’autres prisonniers, c’est également une allégorie de l’esprit et des souvenirs de prison.
  

On peut observer les conditions de vie des internés dans ce camp. Des conditions marquées par un règlement strict, contraignant qui reprend les grandes lignes des instructions ministérielles. Ajouté à cela un régime de punition avec des corvées supplémentaires, une suppression des faveurs, envoi dans une cellule… 

Le camp est un lieu entouré par des murs plus ou moins élevés. Des sentinelles relevant de l’autorité militaire avaient pour charge de surveiller les internés mais n’étaient pas forcément en nombre suffisant. Par soucis d’économie, on faisait installer des barbelés en haut des murs pour dissuader les évasions. Cela ne se faisait pas dans tous les camps de concentration. Pour la Ferté-Macé, on sait, par le témoignage d’Edouard E. Cummings, que le camp était doté de barbelés pour les côtés non clos par des murs. 

Des murs qui entouraient les cours consacrées aux promenades, aux sorties ou encore aux loisirs (bien que limités). Il y avait à la Ferté-Macé des cours étroites de 20 mètres sur 15 où les hommes étaient séparés des femmes par un mur de pierre haut de 3 mètres. Ces promenades étaient très appréciées par les internés du fait que c’était un des rares moments de « liberté » ; une rupture avec la vie monotone du camp où tout est rythmé par les ordres du planton (surveillant) ou des sonneries de clairon indiquant le lever, le repas, les corvées, les promenades et le coucher. Des promenades collectives, encadrées, qui étaient un bon moyen pour le directeur de maintenir une certaine discipline, de calmer la nervosité des esprits engendrée aussi bien par la situation politique que par l’encombrement du camp mais aussi par l’étroitesse des cours.



La cour intérieure du dépôt (http://www.culture.gouv.fr)

 Les locaux, pour certains camps, avaient un aspect déplorable et avaient semblent-il un certain manque d’hygiène. Les fenêtres étaient murées, notamment à la Ferté-Macé. En effet, les internés détruisaient les fenêtres et les brûlaient par volonté de rébellion. Il existait également la volonté de couper toute communication avec le monde extérieur. Les dortoirs étaient collectifs et séparés en fonction du sexe. Il y avait très peu de place pour disposer d’un espace « individuel ». Au camp de triage de la Ferté-Macé, il y était disposé 40 paillasses espacées d’un mètre de côté. Leur couchage était composé d’une paillasse (faite de paille) avec un traversin et une à plusieurs couvertures. Quand le sol était humide, la paillasse était supportée par un châlit (armature de lit) ou un faux plancher pour les isoler, comme on pouvait en trouver à l’infirmerie. Mais quand le sol était sec, elle était disposée sur ce dernier. 

Grand dortoir des hommes (http://www.culture.gouv.fr)

 
Chambres séparées par les internés (http://www.culture.gouv.fr)


Des cellules sont aménagées dans un local et pourvues de mesures de sécurité devant empêcher toute évasion. Au camp de triage, elles avaient pour nom les « cabinots » c’est-à-dire des pièces de moins de 3 mètres sur 3, sur 1,80 mètre de haut, sans lumière, sans plancher et dont le sol, toujours humide, pouvait être sous plusieurs centimètres d’eau. Ces cellules avaient une sinistre réputation auprès des internés. Elles concernaient surtout les fauteurs de troubles et des meneurs qui étaient envoyés aux camps disciplinaires.

Le chauffage était, du fait des consignes d’économie, dispensé de façon mesurée. En effet, on avait fixé une certaine quantité de charbon à donner par foyer et par dortoir. De plus, le chauffage n’était utilisé que pour certaines pièces lors de la journée et pas dans tous les locaux. Par conséquent, un marché se mis en place pour se procurer de quoi se chauffer, notamment pendant la nuit où la température pouvait descendre très bas pendant l’hiver. Ceux qui avaient un peu d’argent pouvaient se procurer des poêles, des fourneaux qu’ils utilisaient pour réchauffer quelque peu la pièce. Des lampes individuelles au pétrole furent également acquises pour pallier au manque d’éclairage (du fait de l’absence d’électricité dans les camps).

Un marché noir se met également en place dans les camps dans le domaine de la nourriture ou les petits plaisirs de la vie comme le tabac…, des moyens d'améliorer quelque peu son quotidien dans un camp où la liberté est extrêmement restreinte.

Un système de travail et de corvée est instauré. Par exemple, l’aide à la cuisine, l’aide au ménage, l’aide à l’infirmerie… Du travail est proposé soit à l’intérieur du camp avec des ateliers ou soit à l’extérieur dans le monde agricole. Concernant le camp de  triage de la Ferté-Macé, il est peu probable que les internés se voient attribué un travail, vu le peu de temps passé à cet endroit.


L’infirmerie : en haut pour les femmes, en bas pour les hommes (http://www.culture.gouv.fr)



L’infirmerie pour les convalescents (http://www.culture.gouv.fr)

Le réfectoire : en haut pour les femmes, en bas pour les hommes. (http://www.culture.gouv.fr)

  
Les cuisines et la lingerie (différents effets confectionnés par les internés) (http://www.culture.gouv.fr)


Le bureau du secrétariat (http://www.culture.gouv.fr)


Le camp de triage de la Ferté-Macé ferme au mois de Mai 1919 (un des derniers à fermer) avec la fin de la guerre.

Les données après le camp concernant ce petit séminaire sont peu nombreuses. On sait qu’il est devenu un collège moderne et technique – centre d’apprentissage peu de temps après mais cela reste un domaine inconnu. Il fut l’objet d’une demande de classement au titre des monuments historiques en 1938 mais cette demande fut refusée, les raisons étant inconnues.

On ne sait pas quand ce séminaire fut détruit ou s'il le fut mais en 1955 quand le lycée des Andaines ouvre ses portes il ne reste plus aucune trace du séminaire et donc du camp de triage.



Le lycée des Andaines (http://www.lafertemace.fr)




Le camp de triage de la Ferté-Macé fait partie de ce patrimoine oublié, qui fait polémique. En effet, est-ce qu’il faut patrimonialiser un lieu en lien avec la guerre ? Quelle place peut avoir ce patrimoine dans la mémoire collective, dans l’histoire de notre société ?

Bibliographie :
·        - FARCY Jean-Claude, Les camps de concentration français de la Première Guerre Mondiale (1914-1920), Anthropologie historique, Paris, 1995.



Webographie :
    -http://www.culture.gouv.fr/ (14 photos, consulté le 18 Janvier 2012)
    -http://www.culture.gouv.fr (La Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. Consulté le 11 février 2012)