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vendredi 20 décembre 2013

Entre lieu touristique protégé et prison : la maison centrale de Saint-Martin de Ré en Charente-Maritime.


Les fortifications Vauban à Saint-Martin de Ré



L’île de Ré et la maison centrale de Saint-Martin de Ré


L’île de Ré, réputée pour la beauté de ses paysages mais aussi très largement touristique notamment en période estivale, possède l’une des créations les plus remarquables du célèbre architecte militaire de Louis XIV, Vauban et sa citadelle de Saint-Martin de Ré. Érigée depuis 1690, celle-ci a été le point de regroupement des condamnés aux travaux forcés durant 65 ans (de 1873 à 1938), avant leur embarcation vers les bagnes de Guyane ou de Nouvelle-Calédonie.



Embarquement vers les bagnes à Saint-Martin de Ré

Aujourd’hui, la citadelle renferme toujours en ses murs une forte activité pénitentiaire puisque l'on y trouve la plus grande maison centrale de France pouvant accueillir 485 détenus et comptant 285 salariés. Elle devient ainsi le premier employeur de l’île. 
Cependant, à l’heure actuelle, une problématique se pose vis-à-vis de la citadelle : comment concilier patrimoine historique classé et centrale pénitentiaire sur un haut lieu touristique ?

Patrimoine et Maison Centrale : les enjeux de la cohabitation


Un groupe de touristes aux abords de la prison



« Derrière le décor de carte postale, la prison » est un article particulièrement interressant d’Agathe Muller publié le 13/08/2013 sur le site Internet du Sud Ouest. Cet article révèle, au travers du témoignage de Jean–Marie Renouard du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales de Bordeaux, que la citadelle Vauban, autrefois largement décriée dans les journaux notamment pour ces activités liées au travail forcé, tente aujourd’hui de dissimuler aux yeux des touristes, grâce notamment à son classement au patrimoine mondial de l’Unesco en 2008, son statut de plus grande maison centrale de France. Désormais, patrimoine et maison centrale ne feraient plus bon ménage, ni même bonne presse en ce qui concerne l’attractivité touristique de l’île.

Les raisons de cette politique qui vise à exclure l’héritage de la citadelle tiendraient à la : «peur d’entretenir cette image d’île aux bagnards ».

Cette peur coïnciderait avec le développement du tourisme d’élite dans les années 1980 par opposition au tourisme populaire permis grâce aux congés payés. C’est à partir de ce moment là que l’île aurait complètement mis de côté tout ce qui se rapporte à la maison centrale et ceci également du point de vue paysage puisque l’île a quasiment occulté de son champ de vision les murs de la maison d’arrêt et tout ce qui indiquait sa présence comme les panneaux d’indication. Aujourd’hui, la maison centrale est devenue la hantise de l’île et de ses habitants et est la cause d’une dévaluation du prix des terrains, : « Il suffit de voir les no man’s land qui se forment autour des autres prisons en France »

Les faits divers de la maison centrale de Saint-Martin de Ré 


Ironie du sort, les récents faits divers de la maison d’arrêt se sont chargés de la remettre en lumière. Le cas d’un prisonnier de la centrale de Saint-Martin-de-Ré condamné pour violence sur un autre détenu en mars 2012 ainsi que la découverte par les gardiens de plantations de cannabis dissimulées dans les lopins de terre à disposition des prisonniers en août 2012. Plus récemment encore, la tentative de suicide en mars 2013 d’une surveillante pénitentiaire sur son lieu de travail et avec son arme de service alors qu'elle était en conflit avec sa hiérarchie. Suite à cela, un appel au rassemblement a été émis par les syndicats de la centrale pénitentiaire afin de faire le point avec l’ensemble du personnel encore choqué. Cet évènement a eu pour conséquence de replacer au devant de la scène médiatique les tabous relatifs au milieu carcéral. Hélas, pour l’île et ses habitants, ce fut le centre pénitencier de Saint-Martin de Ré qui relança le débat sur les suicides et les souffrances au travail chez les surveillants. D’après l’article du Sud Ouest du 18/03/2013, « Une étude de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), publiée en 2011 montre, cependant, que le taux de suicide des surveillants de prison est supérieur de 31 % à la moyenne nationale »

Tous ces incidents surviennent cependant après la visite du 5 septembre 2008 de l’ancien ministre de la Justice et Garde des sceaux, Rachida Dati ainsi que celles des contrôleurs généraux des lieux de privation de liberté au printemps 2009.

Visite de la maison centrale par Rachida Dati en 2008


Malgré un rapport d’état correct mais critique, certaines recommandations émises par les contrôleurs ne se seraient pas toutes régularisées au vue de leur seconde visite à l’automne 2010 et cette situation aurait conduit les détenus à protester en fin d’année 2012 contre leurs conditions de détention. Néanmoins, « La réalité du monde carcéral présentée dans les médias est jugée partielle par les syndicats pénitentiaires […] Cette stigmatisation chronique des personnels va à l’encontre du réel travail qui est effectué au quotidien, aussi bien par les personnels soignants que par les surveillants qui s’efforcent toujours de bien faire. »

Pour conclure, alors bien même que l’île tenterait de cacher aux yeux de tous l’existence d’une maison centrale au sein des forteresses classées au titre de patrimoine de l’humanité, les faits divers sont là pour faire en sorte que celle-ci ne passe plus inaperçue.


Pour en connaître davantage


- Jambut (Monique), Le pénitencier de Saint-Martin de Ré de 1685 à nos jours, La Flotte-en-Ré : France océane, 1998. 

- "Ile de Ré: derrière le décor de carte postale, la prison", article tiré de Sud Ouest

- "Prison de Saint-Martin-de Ré (17) : les pieds de cannabis poussaient entre les plants de tomates", article tiré de Sud Ouest  

- "Saint-Martin-de-Ré : une surveillante de prison tente de mettre fin à ses jours sur son lieu de travail", article de France3 Poitou Charente

- "Après la tentative de suicide d'une surveillante, mobilisation à la prison de Saint-Martin-de-Ré (17)", article tiré de Sud Ouest
  
- "Saint-Martin-de-Ré : une prison sous surveillance", article tiré de Sud Ouest

- "La réponse des gardiens", article tiré de Sud Ouest


- Vidéo :Rachida Dati à la prison de Saint-Martin-de Ré 


(Rapport sur le pénitencier de Saint-Martin de Ré)

jeudi 23 février 2012

La Tour de la Lanterne à La Rochelle par Maxime Morlaine

Le front de mer de la Rochelle comporte de nombreuses fortifications, parmi lesquelles figurent trois tours de défense : la tour Saint-Nicolas, la tour de la Chaîne et la tour de la Lanterne. Cette dernière est probablement la plus atypique, aux vues de son architecture et de son histoire.

Photo de la Tour de la Lanterne (source : http://coins-du-monde.over-blog.com)

Un édifice à l’architecture originale 


La tour de la Lanterne est un ouvrage complexe à l’architecture particulière. D'une hauteur d’environ 55 mètres, elle est constituée de deux parties bien distinctes. Sa base est un cylindre d’une vingtaine de mètres de haut et de quinze mètres de diamètre. Il est surplombé d'une flèche octogonale de style gothique qui mesure plus de trente mètres et dont quatre des huit pans sont percés de fenêtres trilobées de style flamboyant. 
Cette tour est plus récente que celles qui sont postées à l'entrée du Vieux Port, aussi est-on mieux documenté en ce qui la concerne. Vestige des fortifications de la ville, on sait d’après Claude Masse, ingénieur-géographe de Louis XIV, que sa construction débuta en 1445. 
Au XIIIe siècle, une tour existait déjà à cet emplacement, mais elle fut incorporée par « chemisage » au nouvel édifice dont l’objectif était de fermer l’angle Sud-Ouest de l’enceinte médiévale fortifiée.

Les travaux de transformation s’étalèrent ainsi sur une période de près de 23 ans, pour s’achever en 1468, grâce au soutien financier du maire de l'époque : Jean Mérichon, également conseiller du roi Louis XI.
Malgré la destruction de l’ancien rempart de la Rochelle, au début du XVIIe siècle, la tour de la Lanterne fut conservée, puis réintégrée au sein de la nouvelle enceinte bâtie vers 1689. En 1841 quelques travaux y furent entrepris, dont la mise en place des étages à l’intérieur de la flèche.


De 1900 à 1914, elle fit l’objet d’un important chantier de restauration, confié aux architectes Juste Lisch et Albert Ballu, qui lui redonna son aspect médiéval. Sa couronne de créneaux fut rétablie et sa lanterne de pierre disparu pour laisser place au lanternon néogothique. A l’intérieur de la flèche, le cloisonnement et les planchers intermédiaires, témoins de l'aménagement en prison, furent également conservés.

Plusieurs salles superposées, tant dans la base cylindrique que dans la flèche gothique, composent l'intérieur de la tour :

La salle basse du rez-de-chaussée, dite « salle Plantagenêt », indépendante du reste du monument, possède de grandes archères et une voûte d'ogives à sept branches de style Plantagenêt (début du XIIIe siècle), ce qui confirme la réutilisation de la première tour de 1209. 

Les deux salles du premier étage, accessibles par le chemin de ronde du rempart maritime. La première, dite « salle des Gardes », ouvre sur une petite pièce dotée d’une croisée d'ogives avec une clé de voûte aux armes de l’ancien maire Mérichon. La seconde, baptisée « salle du désarmeur des nefs » comporte un escalier en colimaçon, aménagé à l'intérieur du mur, par lequel on monte au deuxième étage, à la « salle des Quatre-Sergents ».

Le troisième étage, appelé « salle des graffitis » correspond à l'ancienne grande salle de la tour. Au-dessus, on accède au chemin de ronde et à l'escalier qui dessert les salles de la flèche dont la plus haute pièce de l'édifice : la « salle de l’Amer ».

Malgré son aspect imposant, la flèche n'eut jamais un caractère défensif. Il s’agit d’un monument décoratif qui servit de repère à la navigation. Elle a donc bénéficié d'une décoration soignée, comme en témoigne les hautes fenêtres et les arêtes ponctuées de crochets, sculptés aux motifs floraux.


Une « tour-prison » aux multiples noms 


Du Moyen age jusqu’à son classement à la fin du XIXe, la tour de la Lanterne fut le centre de nombreux événements marquants qui lui ont conféré de multiples appellations. 

En effet, la tour de la Lanterne ne fut pas toujours nommée ainsi. Située à l’origine au bord de l’eau, elle servait au XIIIe siècle à protéger l’accès au port primitif de la Rochelle. Une ordonnance du corps de la ville, datant de 1209, mentionne l'existence d'une « tour de la Chaîne » - sans rapport avec celle qui porte actuellement ce nom - barrant l'entrée du port par le biais d’une chaîne pour obliger tous les vaisseaux à désarmer avant d’entrer dans la ville. 

Par la suite - ce même dispositif ayant été installée sur l’actuelle tour de la Chaîne - la tour de la Lanterne fut renommée « tour du Garrot » du fait de l’ajout d'un énorme cabestan destiné au désarmement des vaisseaux. Ces derniers venaient désormais y déposer leurs armes et leurs munitions et l'appareil de levage, installé dans la tour, « garrottait » les canons pour les soustraire aux bateaux qui pouvaient ainsi entrer dans le port sans risque pour la cité. Le capitaine de la tour, chargé du contrôle de l'opération, prit alors le nom de « désarmeur des nefs ».

Mais la tour servait également de repère pour la navigation en faisant office de phare, grâce à l’adjonction d’une lanterne construite à côté de la flèche. La nuit, le désarmeur des nefs était chargé d'y entretenir la lumière d'un gros cierge dans la tourelle vitrée, d’où la dénomination de « tour de la Lanterne ». Rabelais en fit allusion dans son roman Pantagruel : « Sus l'instant entrasmes au port de Lanternois. Là sus une haute tour recongnut Pantagruel la lanterne de La Rochelle, laquelle nous fit bonne clarté ».



Durant la guerre de Cent Ans, la tour se retrouva à nouveau au centre du dispositif de défense de la cité. La Rochelle étant sous domination britannique, la garnison était essentiellement composée de soldats anglais d’où le nom de « tour des Anglais ».

Il faut attendre les guerres de religion pour que débute sa vocation carcérale. En 1568, les protestants sont maîtres de la région. Les catholiques fuient la ville mais treize prêtres sont arrêtés et enfermés dans la tour. Ils y sont égorgés et leurs corps précipités dans la mer. La tour prit alors le surnom de « tour des Prêtres ».

Au XVIIe, la tour fut surtout le lieu de détention des minorités religieuses. En 1628, le Grand Siège et la prise de La Rochelle par Richelieu donnèrent lieu à la condamnation à mort de plusieurs gentilshommes protestants du Poitou. Enfermés dans la tour, comme de nombreux marins anglais capturés, ils furent décapités et leurs têtes exposées sur l’édifice. Sous Louis XIV, les dragonnades de 1681 et 1685 amenèrent de nombreux protestants poitevins à y être incarcérés dans d’affreuses conditions.

Au XVIIIe, la lutte sur les mers entraina l’arrivée massive de corsaires anglais, écossais, irlandais, hollandais et espagnols dans la tour. Certains d'entre eux furent condamnés à mort et pendus dans la plus haute salle. La Révolution y entassa également les prisonniers des guerres de Vendée, venus chercher refuge à La Rochelle en 1793 après leur insurrection.

Désignée comme prison militaire en 1820, on y créa de nouveaux étages intermédiaires dans la flèche pour entasser encore plus de détenus, notamment des soldats français indisciplinés ou accusés de mutinerie. Les plus célèbres d’entre eux furent probablement les quatre sergents de la « Conspiration de La Rochelle » ou « des Carbonari », qu’elle aurait accueilli en 1822, avant leur exécution à Paris.


De ce célèbre événement, la tour obtint son dernier surnom de « tour des Quatre Sergents ». A la fin du XIXe, elle se vida peu à peu de ces derniers prisonniers militaires et fut classée au titre des Monuments Historiques. 

La tour de la Lanterne abrite aujourd’hui une collection remarquable de plus de 600 graffitis, témoins de sa fonction carcérale. Les prisonniers (politiques, religieux, « droit commun », marins, corsaires, pirates, soldats…) y ont laissé de nombreux souvenirs de leur passage sous forme de gravures exécutées à même la pierre, généralement avec un clou de sabot. Le musée, installé dans la tour, permet de se rendre compte de l’importance de ces témoignages historiques.


Classée au titre des Monuments Historiques depuis 1879, la tour de la Lanterne reste le plus ancien phare de France et le dernier d’époque médiévale à être conservé le long de la côte atlantique.


Sources :



Le bagne de Rochefort par Maxime Morlaine

Le bagne de Rochefort, ouvert en 1767, fonctionna jusqu'en 1852. A sa fermeture, son existence fut cependant rayée de la mémoire collective. Ce lieu de misère, dont il ne reste aujourd’hui plus aucune trace à cause notamment d’un incendie en 1888 et des destructions de 1944, a pourtant rythmé la vie de cette ville de Charente-Maritime pendant près d’un siècle.

De ce fait, lorsqu’on évoque l’époque des bagnes en France, c’est avant tout celui de Cayenne qui attire l’attention. Or, qui sait qu'en réalité Rochefort était encore plus dur que l’établissement de Guyane ? Que les milliers d’hommes venus purger leurs peines entre ces murs y vivaient un véritable enfer, travaillant comme des esclaves, vivant comme des bêtes et mourant dans l’indifférence générale ?

Heureusement, depuis quelques années certaines personnes, parmi lesquelles André-Roger Voisin, historien et retraité de l’enseignement, se sont penchées sur l'histoire de ce bagne. De leurs études sur ce lieu mal connu, situé pourtant en plein cœur de la ville, se dégage une atmosphère sombre et angoissante, qui fait apparaître un modèle carcéral inhumain où les conditions d'hygiène et de travail étaient terribles.

Grâce à ces travaux et aux quelques témoignages d’époque, on peut aujourd’hui retracer l’histoire de ce bagne et le quotidien des détenus de Rochefort.

Historique 


C'est au début du mois de mai 1766 que la Cour décida d'établir un bagne à Rochefort pour soulager ceux de Brest, de Toulon et de Marseille devenus insuffisants. Le choix du lieu devant accueillir l’établissement se porta sur la dépendance d’un magasin général, un entrepôt placé sous le contrôle de l'Etat. Ce hangar aux futailles (= tonneaux), utilisé jusqu'ici par la tonnellerie, fut totalement réaménagé sur ordre du commissaire de la Marine de Brest, Jean François Testanière, envoyé pour superviser les travaux qui s’achevèrent en septembre 1766.

La première chaîne arriva de Guyenne le 9 octobre et le 21 un convoi de 400 forçats venus de Brest porta à 528 le nombre de prisonniers avec lesquels débuta le nouveau bagne. Le 5 janvier 1767, un arrêt du Conseil d'Etat donna à l'Intendant les pouvoirs de justice nécessaires pour gérer cet établissement.

Situé près de la Corderie Royale, le bagne accompagna également dès ses débuts l’essor de l’Arsenal maritime. Le travail des forçats s’avéra très précieux dans ce port, où le travail ne manquait pas. Ils remplacèrent entre autres, pour le halage des navires à la cordelle, les corvées qu'on ne recrutait plus que difficilement.


Ces installations ne devaient être que provisoires mais elles perdurèrent aussi longtemps que le bagne lui-même. Au début de 1822, un magasin-atelier de voilerie fut même établi dans une des salles du bagne.

Plus tard, la caserne Martrou, évacuée par le régiment d'artillerie, fut aménagée pour devenir une annexe du bagne qui accueillait alors 1 400 forçats. Mais l'inconvénient d'un pareil établissement en pleine ville ne tarda pas à se faire sentir et il fut supprimé dès 1829.

Sous la Monarchie de Juillet, suite à la circulaire du 4 janvier 1830, Rochefort, qui hébergeait toute sorte de criminels, ne reçut plus que des détenus condamnés à plus de dix ans, provenant de 22 départements « environnant » parmi lesquels la Charente, la Dordogne, la Gironde, les Landes, les Pyrénées orientales …

Plus petit que les deux autres bagnes en fonctionnement, Toulon et Brest, il accueillait tout de même 1 110 Hommes en 1831.

M. Moreau Christophe, inspecteur général des prisons de la Seine au début du XIXe décrivait alors les lieux en ces termes : « La cour du bagne présente un carré long qui doit avoir à peu près trois cents pieds dans un sens, et cinquante dans l’autre. À la droite est le bâtiment du bagne qui forme, dans toute sa longueur, quatre salles égales pouvant servir au logement d’environ deux mille forçats ».

L’établissement ferma ses portes en 1852 et fut complètement évacué au mois de juin, au grand regret de tous les services de l'Arsenal qui perdaient ainsi une main-d’œuvre abondante et peu coûteuse.

La vie au bagne 


Le Code Pénal de 1810 ne décrivait que sommairement le sort des condamnés au bagne par le biais de l’article 15 : « Les hommes condamnés aux travaux forcés seront employés aux travaux les plus pénibles ; ils traîneront un boulet à leurs pieds, ou seront attachés deux par deux avec une chaîne, lorsque la nature du travail auquel ils seront employés le permettra ».

À leur arrivée au bagne, les condamnés, hormis quelques privilégiés, étaient donc ferrés. M. Moreau Christophe décrivit également ce passage obligé de la vie des bagnards : « On place à la partie inférieure de la jambe, une manille. C’est une pièce de fer parabolique, du poids de deux à trois livres, et percée à chaque bout d’un trou dans lequel on met un fort boulon, qui est arrêté lui-même par une clef de fer rivée à froid. Ensuite, les forçats sont attachés par couple, au moyen d’une chaîne adaptée à leur manille. […] Le poids de la manille et de la chaîne est de douze livres à peu près. On appelle cette chaîne guirlande, parce que, remontant du pied à la ceinture où elle est fixée, elle retombe en décrivant un demi-cercle, dont l’autre extrémité est rattachée à la ceinture du camarade de chaîne. »


A partir de ce moment, les journées des bagnards étaient extrêmement codifiées comme le révéla avec beaucoup de précision Benjamin Appert, un jeune philanthrope passionné par cet univers et auteur en 1836 de Bagnes, prisons et criminels : « Le mouvement journalier de la chiourme est ainsi réglé au bagne de Rochefort : Au coup de canon de diane, on commence à déferrer la fatigue, et ensuite les consignés. Au son de la cloche de l’embauchée, la chiourme sort des salles ; la visite des fers et la fouille se font avec attention, et la chiourme est envoyée sur les travaux. Le premier mars, la chiourme rentre dans les salles à onze heures et demie. Chaque homme reçoit sa ration de vivres. À une heure un quart, la chiourme sort des salles et est envoyée sur les travaux ; elle rentre toujours une demi-heure avant la débauchée des ouvriers. Chaque homme reçoit à la rentrée du soir quarante-huit centilitres de vin (la ration sans travail ne comporte pas de vin). Du premier avril au premier novembre, la chiourme sort des salles à une heure trois quarts après midi ; du premier novembre au 31 mars, elle sort à sept heures un quart et rentre à trois heures du soir ; toujours une demi-heure avant la débauchée des ouvriers. Comme il n’y a qu’une séance jusqu’au 31 mars, ils reçoivent leur ration complète à la fois. La rentrée totale de la chiourme est annoncée par le son de la cloche ; alors chaque sous-adjudant de garde fait compter les hommes de sa salle : cette mesure est nécessaire et se fait à la rentrée du matin comme à celui du soir. Au coup de canon de retraite, l’appel nominal se fait dans les salles : une heure après, les sous-adjudants, chacun dans sa salle, donnent un coup de sifflet pour annoncer le silence qui a lieu peu de temps après, et qui dure jusqu’au lendemain ».

Les bagnards étaient le plus souvent employés pour hâler les navires dans l'estuaire de la Charente ou bien travaillaient dans l'Arsenal maritime, en fonction de leurs compétences professionnelles. Des travaux harassants qui, ajoutés aux mauvais traitements des gardiens et aux conditions d'hygiène désastreuses (Rochefort était entouré de marécages), entraînèrent des taux de mortalité parmi les plus élevés du pays.

Cette situation sanitaire désastreuse choqua le docteur Louis René Villermé qui consacra un article des Annales d’hygiène publique et de médecine légale , parue en 1831, à la mortalité au bagne de Rochefort. Ses statistiques faisaient froid dans le dos ; de 1767 à 1802, un prisonnier sur quatre en moyenne y décédait chaque année. Ce taux diminua entre 1803 et 1827 pour arriver à un sur douze mais il restait encore très élevé pour l’époque.

Cette mortalité faisait cependant le « bonheur » de l’école de médecine navale, qui jouxtait l’établissement. La phrénologie était en effet expérimentée à Rochefort. Les médecins adeptes de cette discipline utilisaient ainsi les corps des bagnards pour mener à bien leurs expériences et former leurs élèves.

Aujourd’hui, une collection de crânes de détenus, décédés durant leur emprisonnement, étiquetés selon leur condamnation, est présentée au Musée d'histoire de la marine de Rochefort. Il s’agit là malheureusement de l’unique témoignage laissé par ce bagne et ses hommes au destin tragique.





Sources

Archives de l'arrondissement maritime de Rochefort - Série O

"Le bagne de Rochefort", André-Roger VOISIN

"De l'état actuel des prisons en France", L.-M. MOREAU CHRISTOPHE

Article de Jean-Claude Vimont, "Phrénologie à Rochefort, L’école de médecine navale et le bagne"

mercredi 22 février 2012

Les fortifications du littoral atlantique, l'exemple du Fort Liédot




Une forteresse inutile ?


Un fort « indestructible et imprenable», tels furent les mots prononcés par Napoléon Ier lorsqu’il prit la décision de faire construire cet ouvrage militaire sur le point culminant de l’ile d’Aix en Charente-Maritime.

Cette forteresse de forme carrée et entièrement voutée, également appelée « le Fort de la Sommité », complétait le dispositif de protection de la rade de Rochefort. Elle avait avant tout une fonction défensive puisqu’elle devait pouvoir accueillir toute la population de l’Ile d’Aix en cas d’invasion anglaise. 



Les travaux d’études débutèrent en 1808 sous la direction de l’ingénieur Thuillier. En 1811, les fondations furent posées avec difficulté à cause de la qualité du sol et le chantier ne fut complètement achevé qu’en 1860. L’édifice servit toutefois dès 1832.

Durant l’été 1815, Napoléon y passa ses derniers jours en France avant d’être exilé par les Anglais à Sainte-Hélène. Au fil des années, l’utilité militaire du fort diminua pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les problèmes économiques liés à la chute de l’Empire obligèrent les hauts responsables à délaisser les ouvrages militaires, sans aucune rénovation ni amélioration. Ensuite, les améliorations stratégiques et techniques du XIXe siècle firent rapidement apparaître l’obsolescence de ce genre de fortification.


Un ouvrage à vocation carcérale 


Le fort fut donc réaffecté et s’orienta vers une vocation carcérale.

En 1854, lors de la guerre de Crimée menée par Napoléon III, un millier de soldats russes vaincus furent emmenés au fort, accompagnés de nombreuses femmes et enfants et séjournèrent 11 mois sur l’île. 

Suite à ce premier épisode carcéral, le fort rebaptisé Liédot, du nom d’un colonel mort lors de la campagne de Russie, fut laissé à l’abandon pendant une dizaine d’années. En 1863, la forteresse fut bombardée pour des exercices de tirs ayant pour but de tester la résistance des fortifications bastionnées.


Ce n’est qu’au début des années 1870 que le fort retrouva sa vocation carcérale. Plusieurs centaines de Communards y furent alors emprisonnés de 1871 à 1872, dans l’attente d’un départ vers la Nouvelle-Calédonie.

La forteresse fut par la suite remise en état en 1880 pour prévenir les sentiments bellicistes de la fin du XIXe siècle.

A partir de 1914, la Grande Guerre refit du lieu un centre de détention pour les prisonniers Allemands. Le fort accueillit également les 81 meneurs de la mutinerie des soldats russes qui s’était déroulée dans le département de la Creuse en 1917. Trois soldats, morts par noyade au cours d'une tentative d'évasion, sont enterrés dans le petit cimetière de l'île.

L’entre-deux-guerres vit le fort changer totalement d’activité puisqu’il devint un lieu de villégiature pour colonies de vacances.

Il fallut attendre le milieu du XXe siècle pour que le fort retrouve sa fonction carcérale. On y enferma pour la dernière fois des détenus mais ce fut pour la première fois des prisonniers politiques, enfermés durant la guerre d’Algérie. Le plus célèbre d’entre eux fut Ahmed Ben Bella, leader du FLN et ancien responsable de l’OS (Organisation Spéciale). L’année 1956 fut marquée par l’intensification de la guerre en Algérie et surtout un renforcement des activités militaires et politiques du FLN.

A partir de cette date, Ben Bella passera six années de captivité en France, à la prison de la Santé, au château de Turquant et enfin au Fort Liédot. C’est d’ailleurs à cette occasion que l’Etat Français fit installer au fort, des planchers, des chauffages et restaura les fortifications pour accueillir Ben Bella « dans des conditions honorables ». Il quittera la France pour l’Algérie afin d’y constituer le premier gouvernement de l’Algérie indépendante suite à la signature des Accords d’Evian en 1962.




En 1989, le ministère des armées céda le lieu au Conservatoire du littoral et sa gestion fut confiée à la commune de l’ile d’Aix. Différents projets sont aujourd’hui en cours (musée, colonie de vacances, salle de spectacle) depuis que le site a été défriché pour être accessible aux visiteurs.


A noter que d’autres forts de la côte charentaise ont également servi de prisons durant de nombreuses années :



- Le fort Enet, également construit sous Napoléon Ier pour protéger la rade de Rochefort, et qui a surtout servi de prison de transit aux bagnards.

- Le fort Fouras qui servit de prisons aux prêtes réfractaires qui refusaient de prêter serment à la Constitution civile du Clergé de la 1er République.


- Le fort Boyard qui servit de prison pour des soldats prussiens de la guerre de 1870, puis pour les prisonniers politiques de la Commune avant leur départ pour la Nouvelle Calédonie.



Le Fort Enet et le Fort Fouras