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jeudi 19 décembre 2013

Montbrison : lieu de Justice

Vue de la prison, début XXe siècle

La prison de Montbrison se situe au cœur de la région du Forez., dans la ville de Montbrison. Celle-ci est connue comme la « capitale historique du Forez ». En effet sa création, son histoire et son importance sont liées à la lignée des comtes de Forez. Cette lignée s'étend du IX ème siècle jusqu'au dernier de ses descendants au XVIe siècle. Les différents membres de cette lignée ont tour à tour laissés leur marques dans le paysage de Montbrison. En effet, la ville garde en ses murs les traces de son rôle de capitale du comté du Forez. On peut retrouver ainsi de nombreux édifices religieux comme le collège des Oratoriens, le Couvent des Ursulines ou encore le couvent de la Visitation mais aussi la chapelle des Pénitents, l’église Saint Pierre ou la commanderie Saint Jean des Près. 

Le monument qui nous intéresse ici est le couvent de la Visitation. Ce couvent dont la construction fut commencée au milieu du XVIIème siècle recevait les filles de la haute bourgeoisie du Forez jusqu'à la révolution française, moment où les lieux perdent cette fonction pour accueillir la gendarmerie, le Palais de Justice et la prison départementale. Pour mémoire, il fut construit à partir des pierres de l'ancien château comtal de Montbrison démantelé en 1596. 

Le bâtiment garde une fonction pénale jusqu'en 1957, date à laquelle la prison est fermée en même temps que celle de Cusset pour des raisons budgétaires. A ce moment, Montbrison a en ses murs 24 détenus dont 1 femme qui sont tous transférés à la prison de Saint-Étienne. Cette prison, à sa fermeture, fut l'objet de témoignages assez singuliers de la part du personnel carcéral et des détenus. 

En effet, les deux populations témoignèrent des rapports cordiaux qui existaient entre eux, certains allant jusqu'à comparer les liens qui les unissaient à ceux d'une famille. Par ailleurs, Montbrison était un des rares édifices carcérales français à ne pas avoir un budget déficitaire. Enfin, au XX ème siècle, les détenus ont été occupés à différentes tâches comme la fabrication de paillons de bouteilles pour les marchands de vins de la région mais aussi le ponçage des jouets en bois (poupées). On sait aussi que les détenus fabriquaient également dans les années 1900-1910 des paniers à salade. Cette production rapportait à l’État près d'un millions de franc anciens.

Cependant, il existait déjà une prison dans cette ville, avant la révolution française, qui se situait sur la colline du calvaire. 

De la première prison de Montbrison, il ne reste qu'une tour encore visible aujourd'hui mais devenue propriété privée. Celle-ci est datée du XIVe siècle et se trouvait adossée à l'ancienne enceinte, remplaçant une ancienne porte d''accès au château du premier comte de Forez. Cette tour est le dernier vestige du château comtal.
Tour des Prisons

Grâce à plusieurs campagnes de fouilles, on sait que ce bâtiment était relié à l'Auditoire de Justice. Mais on a aussi retrouvé la trace de cachots dans la courtine attenante. Enfin, la tour des Prisons s'étend sur 4 étages dont un seul était dévolu à enfermer les condamnés. Dans son ensemble, Montbrison était un lieu de justice de première importance jusqu'à la révolution. Ensuite, supplantée par Lyon et Saint-Étienne, elle perd peu à peu ce rôle qui perdure tout de même jusqu'aux années 1950.

Un passé carcéral marqué par de « hauts faits-divers » 


Dans le passé carcéral de Montbrison, on note notamment deux évasions restées dans les mémoires. Tout d'abord, la ville connut au XVIIIe siècle la venue d'un contrebandier, qui garde une certaine notoriété, Louis Mandrin (1725-1757). Celui -ci est resté célèbre pour avoir écumé les Fermiers généraux et surtout pour avoir organiser un vaste réseau de contrebande s’étendant de la Suisse à tout le sud-ouest du royaume de France. Mandrin se rend une première fois en 1754 à Montbrison. Cette intrusion dans cette cité nous est parvenu par l'intermédiaire du récit de Terrier du Cléron, auteur d'un Abrégée de la Vie de Louis Mandrin et du témoignage d'un conseil du roi, Jean-Baptiste David, assesseur en la maréchaussée générale du Lyonnais.

Mandrin arrive dans la cité en août 1754, accompagné d'une trentaine de cavaliers armés. Venant revendre leur marchandise de force, selon les témoignages de l'entreposeur des tabacs, un dénommé Antoine Faure. Mais la « visite » de Mandrin ne s'arrête pas là. Celui-ci décide d'aller « faire des hommes » selon ses dires c'est-à dire ouvrir la prison de la ville. 

L'attaque est menée dans l’après-midi du même jour et permet de délivrer rapidement sept prisonniers accusés de contrebande ainsi que quatre autres détenus accusés de vol pour certains et d'homicide pour d'autres.Cependant, une ombre reste au tableau. En effet, les deux témoignages diffèrent sur la nature des crimes commis par les prisonniers que Mandrin libéra. Selon De Cléron, Mandrin aurait refusé de libérer les voleurs et assassins, David lui défend la thèse que tous furent libérés mais que seuls les contrebandiers accompagnèrent Mandrin dans sa fuite.

Ce qui est intéressant ici, c'est la facilité avec laquelle l'attaque est menée. Mandrin est accompagné de cinq compagnons armés de pistolets et de fusils, forcent la porte de la prison, prennent en otage la mère du concierge introuvable et la force à ouvrir les cellules des prisonniers. La fuite de Mandrin se fait avec aisance dans la mesure que la population locale et les autorités mettent près de trois heures à réagir, de peur d'un retour du contrebandier. 

L'histoire ne s'arrête pas là, en février 1755, Mandrin circule de nouveau dans la région accompagné d'une troupe bien armée. Simon Rajat, le concierge de la prison, témoigna des faits suivants. Un détenu tout juste amené à Montbrison, déclara à ses codétenus la chose suivante « Réjouissez-vous, Mandrin n'est qu'à Chazelles et doit venir demain à Montbrison […] Il viendra bien nous délivrer ». La panique gagna les autorités, aussi les régiments de cavalerie de cantonné tout proches, furent mis en état d'alerte et les prisonniers virent leur surveillance renforcée. 

Un geôlier notamment fut chargé d'espionner les prisonniers. Cependant cet espionnage n’amena aucune information dans la mesure où le gardien était incapable de comprendre les discussions de prisonniers habitués à communiquer dans un langage inconnu de la garde.

Toutes ces mesures finalement ne servirent pas à grand chose puisque Mandrin ne revint jamais à Montbrison. Ce dernier fut pris puis roué vif à Valence le 26 mai 1755. Mandrin reste en tout cas gravé dans les mémoires de la ville et de la prison pour cette évasion rocambolesque et ses différents passages effectués au cours de l'année 1754.

Une autre évasion marqua l'histoire carcérale de Montbrison, en 1947. Cette évasion eu lieu dans l'ancien couvent de la Visitation, prison de la ville depuis les années 1790.

Cette évasion est relayée par la presse locale et voit la gendarmerie prendre en chasse quatre hommes qui réussirent à « se faire la belle » durant le mois de Décembre 1947. Le journal L'Espoir titre son article autour de Jean Rouchouse repris par la gendarmerie après quelques jours de cavale. Ce dernier, le plus jeune des quatre évadés, est présenté par la presse et les autorités comme un faible gamin dont la capture était prévisible car moins rompu à ce genre d'aventure que ses trois compagnons d'évasion.On apprend dans l'article qu'il a du participer à l'évasion au dernier moment, pour « faire le nombre » et fut laisser seul à son sort.

Un lieu d’exécution 


La prison de Montbrison a accueilli au XIX ème siècle puis au XX ème siècle jusqu'en 1948, les exécutions et donc la guillotine. Cette prison a ainsi accueillie 14 condamnés à morts entre 1873 et 1948.
"Ravachol" lors de son procès
Parmi les condamnées les plus célèbres, on note un anarchiste, François Claudius Koënigstein dit «Ravachol » (1859-1892) né à quelques kilomètres de la ville et responsable des attentats du Boulevard Saint Germain et celui de la rue de Clichy en 1892.

                              

                        Procès de Ravachol dans le Palais de Justice de Montbrison













Il y est exécuté le 11 Juillet 1892 après un procès qui eut lieu à Montbrison devant la Cour d'Assise de la Loire située dans l'ancien couvent de la Visitation. Pour l'anecdote, Ravachol s'en alla vers la guillotine en chantant Le père Duchesne :

« [...]Si tu veux être heureux, non de dieu !
Pends ton propriétaire,

Coupes les curés en deux, non de dieu !
Fous les églises par terre[...] »

Croquis de l’exécution de "Ravachol" par un témoin
La guillotine servira une dernière fois en 1948 dans le département de la Loire. Le 7 Février, à 7h du matin, Antonio Rodriguez et Luis Llorente sont exécutes par le bourreau de la cours d'assise de Montbrison, Henri Desfourneaux. Antonio Rodriguez avait été repris suite à son évasion quelques mois plutôt avec Jean Rouchouze. Llorente et Rodriguez ont été condamnés pour homicide sur le fermier qui les employait. Parmis les autres exécutions marquantes à Montbrison, on note celle d'Antoine Martin qui fut la dernière exécution publique dans le département de la Loire, en 1932.

La guillotine arrivait par chemin de fer et était donc dressée derrière le palais de Justice de Montbrison, juste devant le palais de Justice, dans la rue de l'église Saint-Pierre, rue très étroite qui ne permettait pas d'accueillir tout le monde.

Un habitant de Montbrison en 1932 décrivait l'arrivée des bois de justice, expliquant que tous les endroits où loger dans la ville faisaient le plein. Médecins, juristes mais aussi curieux souhaitaient avoir la meilleur place pour cet « événement ». 

Du carcéral à la musique 


Centre musical Pierre Boulez

Lorsque en 1957, la prison de Montbrison est fermée, les bâtiments sont laissés à l'abandon pendant plusieurs décennies avant d'être restaurés entre 1981 et 1993. Suite aux travaux, le site accueille un Centre musical qui regroupe différentes associations et groupes de musiques locaux. Le Centre accueil une école de musique à partir de 1982, regroupant près de 400 élèves. Ce centre porte le nom de Pierre Boulez (né en 1925) un compositeur et chef d'orchestre français né à Montbrison.


Sources :

Claude Latta, Michel Pabiou, Rue des prisons , Montbrison , imp. Cerisier, 1984. 

Ferret 1990 : F. FERRET, "Montbrison et son ancienne enceinte", Bull. Diana, t. 51, n° 8, 1990, p. 495-526.






mercredi 27 novembre 2013

Les dessins de Cochard, Migron et Fanfan par Louis Cocula

Arts et prisons ne font a priori pas bon ménage ; a priori car il s’agit en fait d’un énième fragment issu du kaléidoscope d’images stéréotypées que beaucoup partagent à l’égard de l’univers carcéral. L’emprisonnement, bien qu’étant un dispositif répressif fondé sur la privation de liberté, n’a de fait jamais été vide d’expression et de création. Le fait que le Code des Prisons de 1843 interdise « les dessins, écrits et barbouillages, malpropretés et tout ce qui est susceptible de laisser une trace sur les parois ou le mobilier de la cellule. » [1] et que l’administration pénitentiaire ait livré combat tout au long du XXe siècle contre les graffiteurs révèle au contraire l’importance de la production carcérale [2]. 


Les multiples interdits se heurtent au besoin irrépressible d’expression et de création des individus enfermés. En effet, selon Caroline Legendre, « la création, nécessité existentielle, fondamentale et structurante pour l’être humain, le serait de façon d’autant plus cruciale et vitale dans l’espace-temps carcéral marqué par la rupture, la séparation, le manque, la perte, l’absence. » [3]. 

Plusieurs voix s’ouvrent alors à celle-ci. Il s’agit d’abord de la religion et de la transgression. Les décors sur les murs des chapelles restent néanmoins marginaux, les personnes détenues s’exprimant largement plus dans la transgression. Plusieurs de mes prédécesseurs ont déjà pu le mettre en exergue dans le blog à travers le graffiti. 

Je le ferai pour ma part via une voix de création plus rare, tout du moins jusqu’à ce que les ateliers artistiques en détention s’institutionnalisent au cours des années 1980, soit à la création encouragée, ainsi qu’aux dessins (entendus sur supports papiers par distinction d’avec les graffitis) produits dans ce cadre et à leurs auteurs [4]. 

Il ne s’agira pas d’en traiter de manière exhaustive mais d’en présenter quelques beaux exemples, constituant une part non négligeable du patrimoine carcéral souvent délaissée au profit du bâtit comme c’est le cas dans le domaine du patrimoine lato sensu. 

Là-dessus il faut préciser que la plupart des dessins réalisés par des détenus, bien qu’étant très nombreux à partir du XIXe siècle, ont disparu de la circulation soit par destruction, soit parce qu’ils ont été donnés à des particuliers ou récupérés par des institutions. 

L’équipe de la bibliothèque criminologique Zoummerof a tout de même pu acquérir une collection de dessins de prisonniers fort intéressante suite à dix années de prospection, notamment dans les ventes de Drouot ainsi que les prisons de La Force, de Bicêtre, de Mazas et de la Roquette. 

Elle rassemble des dessins uniques réalisés de la première moitié du XIXe à 1940. Ceux-ci sont signés ou bien anonymes, de nombreux détenus n’ayant pu imaginer que leurs créations pourraient servir à la postérité. 

Par la suite, je m’intéresserai plus particulièrement aux productions de 3 détenus : Paul Cochard, Migron et Fanfan.

Le cahier de Paul Cochard 


Pour Philippe Zoummerof, l’originalité et la valeur des dessins de détenus du XIXe et de la première moitié du XXe siècle tient au fait qu’ils ont souvent un rapport avec la détention elle-même, contrairement aux productions actuelles.

Le carnet de Paul Cochard sur la prison Mazas à Paris, où ce dernier était détenu auxiliaire en charge de la bibliothèque, nous en donne un bel exemple. Il comporte 11 dessins accomplis vers 1890 dont 10 colorés.



Figure 1 : Mur d’enceinte (à gauche) et Plan de la prison de Mazas (à droite). Cochard P., Mazasdessins 9 et 11, vers 1890. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.

Outre une esquisse de plan de « l’hôtel des 1200 couverts », qui formait un pentagone de 34000 mètres carrés, et une vue sur le mur d’enceinte que vous pouvez apprécier ci-dessus, les 9 autres dessins offrent une plongée au sein même des bâtiments de la prison. Au regard du fait qu’elle ait été détruite dès 1898 pour des raisons sanitaires et aussi parce que la vue de la prison aurait gâché la perspective de la gare de Lyon au moment de la cinquième exposition universelle de Paris, le cahier de Paul Cochard constitue une source historique et architecturale importante. On y trouve représentés divers lieux composant cette prison ayant été construite de 1845 à 1850 par les architectes Jean-François-Joseph Lecointe (1783-1858) et Émile Gilbert (1793-1874) : sa rotonde, l’un de ses cinq promenoirs panoptiques, l’une de ses galeries longues de 80 mètres où l’on trouvait 200 cellules sur trois étages, l’une des ses cellules avec son mobilier type, sa bibliothèque, ses cuisines et son « parloir ordinaire » (cf. les figures suivantes).





Figure 2, 3 et 4 : L'intérieur de Mazas. Cochard P., Mazas, vers 1890, dessins 3 à 8. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.

Cochard a aussi représenté les hommes de Mazas. Les deux dessins suivant illustrent notamment les divers types de personnel et de détenu qu’on y trouvait.

Figure 5 : Types de personnel et de détenu. Cochard P., Mazas, dessins 1 et 10 vers 1890. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.


À travers ces derniers, on saisit que le carnet a bien dû être réalisé vers 1890, soit après la polémique relative au nombre anormalement élevé de suicides à Mazas puisque les prisonniers y sont représentés en habit de travail. 

De manière générale, le cahier de Paul Cochard offre une plongée dans l’univers des prisons construites au XIXe siècle, notamment à Paris mais aussi à Rennes et Angers, d’après les solutions préconisées par Jeremy Bentham dans son Panopticon afin de construire la «bonne» prison. Plusieurs dessins réalisés par le susdit détenu ont d’ailleurs été repris et valorisés au sein d’une exposition virtuelle concernant les Prisons de Paris de la Bastille à Fresnes [5]. 

On note aussi leur rarissime qualité. Étant donné qu’en vertu d’un arrêté de classement pris le 14 septembre 1875, Mazas devint maison d’arrêt et de correction cellulaire et n’accueillait que des hommes prévenus et condamnés à une peine de détention inférieure à 3 mois, il semble évidemment que Paul Cochard appartienne à la catégorie des artistes-détenus plutôt qu’à celle des détenus-artistes. Le respect des proportions, la minutie des détails et la qualité de la coloration relèvent d’une maîtrise technique qu’il n’a pu apprendre le temps d’un emprisonnement de cette durée. Celle-ci était sans doute liée à son métier ou à ses loisirs. 

On peut se demander de quelle façon il put réaliser ses dessins et acquérir le matériel nécessaire. Il est certain que le directeur de la prison devait l’avoir autorisé à dessiner. L’incita-t-il à le faire ? Peut-être. L’absence de négativité à l’égard de Mazas au sein des dessins de son cahier tend à nous le faire penser. Si encouragement il y eut, celui-ci vint peut-être du fait que Paul Cochard était un artiste reconnu avant son emprisonnement, ce qui n’était pas le cas des détenus que nous évoquerons par la suite. 

Migron, Fanfan et les crayons de Jean Lacassagne 


Parmi les dessins de détenus appartenant à la collection Zoummerof, on trouve aussi ceux de Migron, et Fanfan. Comme vous pourrez le constater, la connaissance que nous avons de ces hommes est à l’heure actuelle fort inégale. Ils partagent néanmoins deux choses certaines en commun : ils ont été emprisonnés à Lyon dans les années 1930 et ont crayonné. Or, à cette époque, une personnalité lyonnaise se démarque particulièrement dans le domaine de l’anthropologie criminelle : Jean Lacassagne, médecin des prisons de la ville. On sait de celui-ci qu’il distribua à des prisonniers « quelques crayons, de l’encre et du mauvais papier », démarche à partir de laquelle il put « constituer une importante et intéressante collection de dessins exécutés en cellule par des repris de justice dépourvus, bien en tendu, de toute éducation artistique », ainsi que publier un Album du Crocodile intitulé L’art en prison l’année 1939, en collaboration avec Jean Couty, prix de peinture 1937 du Groupe Paris-Lyon. Ils s’y intéressèrent tout deux à la criminalité au travers 28 dessins. On est notamment certain qu’ils en étudièrent 6 de Fanfan. Faute d’avoir pu consulter ce livre rare, je ne sais par ailleurs pas si ceux de Migron y figurent. Toujours est-il que ces détenus de prisons lyonnaises durent dessiner sous l’impulsion de Jean Lacassagne, qui leur fournit le matériel nécessaire [6]. 

Maintenant que nous avons nos crayons et nos détenus, il reste à parler des créations de ces derniers. Pour Jean Lacassagne, les dessins produits par les prisonniers sont grosso modo à comprendre comme une forme d’art particulière, à la fois fascinante et repoussante, marquée par la captivité, le refoulement concomitant de forts « instincts génésiques », ainsi que « par trois des qualités maitresses du tempérament criminel […] : la haine, l’esprit vindicatif et la violence ». Bien qu’habitée de fantasmes et de stéréotypes, la plume du docteur lyonnais dégageait ainsi des clefs de lecture relativement pertinentes. Vous pourrez en juger subséquemment. 

À ma connaissance, Migron a réalisé au moins cinq dessins à Lyon. L’un d’entre eux consiste en une animation légèrement pornographique. Les quatre autres, intitulés La vie !, sont signés et datés de novembre 1932. Prenant la forme de diptyques polychromiques, ils représentent peut-être le parcours qui le mena jusqu’en prison. Les deux derniers dessins, sous-titrés Malheur et Châtiment, sont particulièrement intéressants.



Figure 6 et 7 : Malheur (à gauche) et Chatiment (à droite). Migron, La vie !, Lyon, novembre 1932. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.



En admettant qu’ils soient bien autobiographiques, on pourrait penser que Migron se prénommait Victor et fut condamné à 5 ans d’emprisonnement pour avoir tué l’amant de sa femme (à l’arrière plan du septième tableau, on distingue ce graffiti : « totor 5 piges baa »). En somme, il aurait commit un crime qu’on qualifierait aujourd’hui de passionnel. Bien qu’on ne puisse en être certain, le détail de ses compositions fait penser à des reproductions de faits vécus. Jean Couty notait d’ailleurs dans la susdite étude à propos des détenus-artistes qu’« il faut avant tout voir dans leurs dessins un besoin réel de reproduire avec minutie les moindres faits et gestes qu’ils ont pu voir ou bien accomplir ». Il est en tous cas sûr que le peintre faisait ainsi référence à Fanfan, dont on connaît nettement mieux le parcours. 

Émile Simonet, dit Fanfan, réalisa de nombreux dessins entre 1930 et 1933 sous l’impulsion de Jean Lacassagne, qu’il rencontra lors de son premier « séjour » à la prison Saint-Joseph à l’âge de 19 ans. Le médecin lyonnais et Jean Couty furent particulièrement étonnés par son talent. Ceci transparait particulièrement dans leur étude commune, où il est expliqué la chose suivante : « La séduction qu’exerce sur nous le dessin [de Fanfan] est déterminée par le sens exact des rapports, des lignes et des couleurs. Le trait précis et vigoureux fixe les attitudes au réalisme poignant. Rien à redire en somme à cette atmosphère étrange dirigée et contenue par un motif central à égale distance d’éléments identiques. Fanfan a su tirer du sujet un maximum d’acuité visuelle, en faisant jouer les surfaces entre elles. Un ton d’ensemble unifie les groupes et donne plus d’intérêt plastique. L’échelle des personnages est là particulièrement bien ordonnée. La beauté du drame est renforcée par une savante harmonie de frottis superposés. » Vous pourrez juger vous même de l’esthéticité des dessins du détenu par la suite à travers une sélection représentative. 

La plupart des dessins de Fanfan appartient sans doute à un cahier nommé Les maillons de ma chaîne qu’il termina en mai 1933. Ils y illustrent une autobiographie [7]. Au sein des deux premiers paragraphes du récit, voici comment Fanfan décrit lui-même son entreprise : « Ceci est un peu de ma vie, c’est un peu de la misère et du vice que j’ai croisés sur les rues fiévreuses des villes et dans les prisons de France, ce que je puis avouer de moins triste parmi tout ce dont je me suis tâché. » Nul doute ne fait alors que ses illustrations représentent souvent des moments vécus. Au bas du dessin ci-dessous à gauche, Fanfan a d’ailleurs indiqué qu’il le réalisa « d’après nature ». Celui-ci représente en effet le souvenir d’une scène qu’il vécut à l’âge de sept ans, à savoir le partage du butin amassé par sa famille suite aux exactions journalières de chacun de ses membres : cambriolages, agressions et prostitution. Fanfan précise avoir été énormément marqué par la récurrence de ces méfaits familiaux, ainsi que par l’alcoolisme et la violence de son père. Il y voit les raisons de sa propre criminalité, qu’il considère comme une déviance et dont il s’attriste. D’autres fois, les illustrations font encore référence à des souvenirs de Fanfan mais de façon allégorique et non d’après nature. Du moins, je crois que ce puisse par exemple être le cas du dessin ci-dessous à droite intitulé Ceci est mon teste amant, semblant faire référence au jour où sa concubine le donna à la police.



Figure 8 et 9 : Émile Simonet, Au fade de la comptée (à gauche) et Ceci est mon teste amant (à droite), Lyon, 1930-1933. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.



Les représentations des entraves à la loi commises par Fanfan sont d’ailleurs nombreuses. Entre autres, plusieurs de ses dessins sont relatifs aux méfaits que pouvaient commettre les Kangourous du Bois Noir, une bande de jeunes apaches rançonnant les passants et violant parfois les femmes dans les bois à proximité du parc de la Tête d’Or de Lyon, dont il devint le chef en 1927. Par exemple, le dessin ci-dessous à gauche, intitulé Les matons se font dérouiller, représente surement une altercation entre ces Kangourous et la police [8]. Au regard du titre, le trèfle signifierait la chance qu’ils eurent ce soir-ci de ne pas se faire arrêter. Le diable, qui apparaît plusieurs fois dans les dessins du détenu, viendrait quant à lui mettre en exergue le caractère néfaste et fataliste de l’action. 

Aussi, plusieurs dessins représentent-ils des cambriolages comme c’est le cas de celui se trouvant ci-dessous à droite. À la lecture de l’autobiographie de Fanfan, on comprend aisément que le vol a toujours fait partie intégrante de sa vie.


Figure 10 et 11 : Émile Simonet, Les mattons se font dérouiller (à gauche) et Vol à la rose (à droite), Lyon, 1930-1933. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.


Corrélativement aux nombreuses infractions qu’il commit, Fanfan connut le tribunal et la prison. Il fut de fait emprisonné à Saint-Joseph, Saint-Paul, ainsi qu’à la maison centrale de Clairvaux « après de nombreuses punitions ». C’est uniquement cette dernière qu’il semble avoir dessinée. Peut-être, est-ce parce que les conditions de détention y étaient plus rudes qu’au sein des prisons lyonnaises et/ou par nostalgie. Du moins, c’est ce que laisse penser ce commentaire de Fanfan sur la centrale : « Les mois coulèrent dans la réalité brutale du dortoir et des ateliers lorsqu’un jour à la visite j’ai connu Petit-Louis. Nous sommes devenus amis très vite et j’ai quitté Clairvaux en laissant un peu de mon cœur. » 


Figure 12 et 13 : Émile Simonet, L'anthropométrie (à gauche) et La cellotte (à droite), Lyon, 1930-1933. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.


Comme le présente le dessin ci-dessus à gauche, nommé La cellote, Fanfan fut sans doute emprisonné dans une cellule individuelle à Clairvaux, alors qu’il avait auparavant été avec deux détenus à Saint-Paul. Un autre de ses dessins est particulièrement intéressant car il illustre la technique du bertillonnage. Le gardien y est de fait clairement représenté en train de procéder à l’analyse biométrique d’un détenu. S’agit-t-il de Fanfan ? Il semblerait pertinent de le penser, néanmoins on ne sait pas s’il portait des tatouages. Or, l’homme dessiné en est couvert. Il s’agit peut-être d’une représentation du détenu type aux yeux de Fanfan. Ces deux dessins montrent en tous cas l’importance du tatouage chez les hommes du milieu. 

En mai 1933, alors qu’il terminait son cahier, Fanfan savait qu’il serait bientôt transféré sur l’île de Ré puis au bagne de Saint-Jean-de-Maroni en Guyane. «J’ai connu de nouveau la tristesse, maintenant j’ai fini ma punition, je n’ai plus de haine, plus d’espérance, que la pensée du prochain convoi. L’avenir m’inquiète. Pour moi ce sera bientôt les bataillons d’Afrique. Où cela va-t-il ? Celui que j’ai frappé attend lui aussi un départ pour Clairvaux. Petit-Louis et Mimile sont là-bas. Pouvoir recommencer mais il est trop tard, comme pour tant d’autres la vision de la relègue dresse sa barrière infranchissable sur la route du bien, la relégation qui fait naître l’assassin puisqu’un grand nombre de malfaiteurs tue pour se l’éviter, préférant l’échafaud ou les travaux forcés aux jours moroses et à la misère du pénitencier de St-Jean. », écrivait-il ainsi en péroraison de son autobiographie. Au travers ces mots, on saisit aussi son angoisse quant au départ. On la comprend de la même manière via quelques dessins, comme celui situé ci-dessous à gauche. Bien qu’il n’y figure aucune légende, il concerne bien le bagne. On le saisit à travers les vêtements des surveillants, de même qu’avec la référence au travail forcé par ce détenu, sans doute Fanfan, qui creuse sa tombe.



Figure 14 et 15 : Émile Simonet, Les mattons se font dérouiller (à gauche) et Vol à la rose (à droite), Lyon, 1930-1933. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.

Contrairement à Jean Couty, je ne pense donc pas que ce jeune détenu ce soit laissé « bercer par quelque invitation au voyage sur une terre lointaine ». Comme je viens de l’expliciter, Fanfan avait une vision particulièrement négative de son avenir de forçat. Conséquemment, je pense que des dessins comme celui situé ci-dessus à droite représentent plutôt l’espérance d’un retour en métropole après le bagne. Il s’intitule d’ailleurs Graciés ils s’en allèrent un jour. Si la Martinière, dont on a ici une belle représentation, transportait les forçats de Saint-Martin-de-Ré jusqu’à Saint-Jean-du-Maroni, elle devait bien ramener ceux condamnés un certain temps vers l’hexagone. Or, rien n’indique que Fanfan ait été frappé d’une peine de travaux forcés à perpétuité. Au contraire, si cela avait été le cas, il ne se serait pas interrogé sur son avenir. 

Enfin, on trouve parmi les dessins de Fanfan des représentations érotiques et légèrement pornographiques. Les deux dessins ci-dessous en sont de beaux exemples.


Figure 16 et 17 : Émile Simonet, Deux gousses (à gauche) et À l'ombre de la croix (à droite), Lyon, 1930-1933. © Collection privée Philippe Zoummeroff, Neuilly.

Celui de gauche représente Deux gousses, soit des lesbiennes nues au sein d’un appartement. Il s’agit vraisemblablement du crayonnage d’un fantasme de Fanfan, que partage une bonne partie de la gent masculine. Le dessin de droite, intitulé À l’ombre de la croix, est plus difficile d’interprétation. Il est néanmoins évident que le propos n’y est pas uniquement de teneur pornographique mais qu’il s’agit d’une critique de la religion à travers l’acte sexuel. 

Au terme de ce tour d’horizon au sein des réalisations de Fanfan, force est de constater que ce détenu offre un cas particulièrement riche. Comparativement à Migron, il réalisa une kyrielle de dessins dont l’étude est d’autant plus intéressante qu’il est possible de les mettre en parallèle avec son autobiographie. 

Malgré de fortes disparités concernant la connaissance que l’on a de ces prisonniers et de leurs productions, on peut légitimement penser qu’ils partagèrent des buts similaires. Tous deux ont dû trouver dans le dessin un moyen d’occupation et d’expression approprié à leur vie en détention. 

En ce qui concerne Fanfan, il est clair que celui-ci trouva dans la pratique artistique en prison le moyen d’exposer des moments de sa vie et des sentiments ; qu’il s’y livra à un réel exercice rétrospectif et introspectif. Peut-être chercha-t-il de la sorte à trouver les causes de sa criminalité et à exorciser un peu sa douleur. Reste à savoir s‘il reçut des consignes de la part du docteur Jean Lacassagne, ce qu’il devint une fois au bagne et si l’art l’aida finalement. 

Pour en revenir à nos deux détenus, on constate aisément que leurs créations ne s’éloignèrent jamais des murs de la prison mais furent toujours liées à ceux-ci plus ou moins directement. C’est pourquoi elles peuvent apparaître anhistoriques, comme le notait Christian Carlier [9]. Cependant, il serait faux de penser ainsi. L’univers carcéral n’est pas un espace hors du temps. Ce n’est pas non plus le lieu d’une sous-culture que réaliseraient des sous-hommes. Il s’agit plutôt d’un lieu où se développe de façon privilégiée une forme de contre-culture. Jean Couty et Jean Lacassagne n’usèrent évidemment pas de ce vocable apparu dans les années 1960, ils ne manquèrent néanmoins pas de remarquer qu’il se déchiffre, par antithèse, le système de valeur de la société bourgeoise de l’entre deux guerre à travers les dessins de détenus : art de la nuance, refoulement des instincts génésiques et hypocrisie de métier. Du moins, cet aspect de contre-culture transparaît particulièrement dans les dessins de Fanfan et Migron. Or, il faut les différencier en cela de ceux de Paul Cochard, qui semblent avoir uniquement eu l’intention de décrire Mazas [10]. Il convient aussi de distinguer leurs productions car nos détenus lyonnais n’appartiennent pas à la catégorie des artistes-détenus, mais à celle des détenus-artistes, soit à ceux qui créèrent à cause, ou plutôt grâce à la prison. Leurs dessins, naïfs et spontanés, apparaissent de fait comme ceux d’autodidactes. 

Bien que fort différents, les dessins de Paul Cochard, Migron et Fanfan rappellent bien que création et prison ne sont pas deux termes antinomiques, bien au contraire. Certes, l’artiste en prison est un marginal, mais il l’est aussi dans la société en général. Il reste pour autant bien d’autres crayonneurs à étudier. Je pense notamment à Elie Olier, Marcel Jules, LK, ainsi qu’aux nombreux anonymes dont on trouve les œuvres sur le site de la bibliothèque Zoummerof. Je pense aussi et surtout à Charles Bronson, dont le talent atypique a déjà été exposé en Grande-Bretagne et pourrait donner lieu à de belles publications. Avis aux intéressés ! 


Notes :

1 Duchatel T., Code des prisons – Règlement spécial pour les prisons départementales soumises au régime de l’emprisonnement individuel, article 7, consultable sur : http://www.enap.justice.fr/files/doc6.pdf, Paris, 13 août 1843. 

2 Martin Florence, Frétel Julien (dir.), Les ateliers artistiques en prison : créer pour se recréer ?, consultable sur : http://prison.eu.org/spip.php?rubrique644, Lille, Institut d’Études Politiques, 2003, p. 22.

3 Legendre Caroline, La Création, une nécessité vitale, in Legendre C. et alii (dir.), Création et prison, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1994, p. 23.

4 Martin Florence, Frétel Julien (dir.), opere citato, p. 20-31.

5 Carlier Carlier, Prade Catherine, Renneville Marc, Prisons de Paris construites au XIXe siècle, Criminocorpus, URL : http://criminocorpus.org/expositions/137/?start=31, publiée le 20 avril 2010, consultée le 18 nov. 2013.

6 Pour plus d’informations sur la revue, Jean Lacassagne, Jean Couty et L’art en prison confère : Carlier Christian, Préface, in Legendre C. et alii (dir.), Création et prison, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1994, p. 7-16. Les citations en sont issues.

7 Ce récit est reproduit dans un ouvrage de la bibliothèque Zoummerof. La maquette de celui-ci est consultable à l’adresse suivante : http://www.photoceros.com/wp-content/uploads/2004/01/maquette-Simonet-fanfan-chante.pdf.

8 D’autres dessins de Fanfan, notamment Ils tirent un bourgeois, présentent des agressions et sont donc nettement plus représentatifs des exactions de sa bande. Cependant, je ne les ai trouvés que dans des versions numérisées de mauvaise qualité.

9 Carlier Christian, Art et prison, une approche historique, in Legendre C. et alii (dir.), Création et prison, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1994, p. 32.

10 J’use ici du verbe sembler car Paul Cochard trouvait peut-être par ailleurs des avantages à réaliser de tels dessins.

mardi 1 octobre 2013

A Gex, une prison cellulaire de la monarchie de Juillet devenue bibliothèque municipale

En 1845, le département de l'Ain fut l'un des rares en France à édifier une prison cellulaire. La première pierre de l'édifice conçu par l'architecte Meunier fut posée cette année-là, un an après le grand débat parlementaire sur la réforme des prisons. il y avait été question de l'application du régime cellulaire inspiré du modèle philadelphien, autrement appelé dans notre pays "régime de séparation individuelle". Les plans et coupes présentent un édifice pourvu d'un étage avec douze cellules pour les hommes au rez-de-chaussée et douze pour les femmes à l'étage. La conservation de cet édifice est donc précieuse au titre de la mémoire et de l'histoire d'une utopie punitive qui enthousiasma les élites de la monarchie de Juillet.


Plans et coupes conservés aux Archives départementales de l'Ain
et présentés lors de l'exposition "Derrière les barreaux" en 2010-2011.

Cette prison demeura en service jusqu'en 1945 soit pendant presque un siècle. Durant l'Occupation, des civils qui tentaient de passer la frontière séparant la France de la Suisse y furent incarcérés. Des résistants également. Des familles juives y furent écrouées, avant leur transfert au camp de Drancy.

Des dessins et graffitis de ces victimes ont été conservés dans le bâtiment devenu bibliothèque municipale. Le Dauphiné écrivait : " Un panneau qui explique le rôle de cette prison est d’ailleurs présent près de l’entrée du bâtiment. En août et septembre 1942, 46 personnes de religion juive ont été emprisonnées à Gex puis déportées à Drancy, en banlieue parisienne, puis à Auschwitz. La plupart des salles de la bibliothèque sont donc d’anciennes cellules. On le remarque à leurs portes étroites et basses, avec un seuil élevé et à l’exiguïté des pièces. L’une d’elles a d’ailleurs conservé des inscriptions et dessins réalisés par les prisonniers. Un ange, un bateau et même le portrait de Charlie Chaplin viennent donc illustrer les murs de cette pièce, qui tient lieu de salle de travail pour les bibliothécaires. Lors de l’inauguration, qui aura lieu à l’automne (la date n’est pas encore arrêtée), il sera possible de découvrir ces dessins, qui seront agrémentés de panneaux explicatifs et de plans du bâtiment. "



vendredi 27 septembre 2013

Le devenir des anciennes prisons de Lyon


Les vieilles prisons Saint-Paul et Saint-Joseph à Lyon furent partiellement démolies à la fin de février 2013 pour laisser la place à des logements sociaux, au siège de l'association Habitat et humanisme et au campus de l’Université catholique. 

Photographie FR3 Rhône-Alpes

Photographie du site Réforme
La prison Saint-Joseph avait été imaginée par l’architecte Louis-Pierre Baltard, père du constructeur des halles métalliques parisiennes, dès la Restauration en application des idéaux philanthropiques de la Société Royale des prisons. Il avait conçu la prison Saint-Lazare à Paris qui faisait alors figure de prison modèle avec ses quartiers séparés et ses cours plantées. La prison achevée en 1831 était ainsi conçue : « (…) six ailes réservées aux détenus partant d'une zone centrale où s'élèvent les bâtiments administratifs, les parloirs et une chapelle. Les bâtiments sont reliés par des galeries et des coursives à l'air libre, qui donnent à l'ensemble néoclassique un air de forum ou de cloître. L'architecture se veut aussi hygiéniste, favorisant la circulation de l'air et un bon ensoleillement. Elle permet aussi de répartir les prisonniers en fonction de l'importance des délits. Une aile est notamment réservée aux condamnés pour dettes. »



La prison Saint-Paul fut construite en 1860 sur les plans de l’architecte Antonin Louvier. Prison de forme rayonnante, située près de sa voisine dans le quartier de Perrache, elle hébergea des prisonniers jusqu’en 2009.

Photographie provenant du site Actualité de la peinture

Le site de FR3 Rhône-Alpes exposait début mars 2013 ce qui allait être détruit et ce qui allait être conservé, le tout sous la surveillance d’un architecte des monuments historiques : " Des bâtiments originaux, où se mêlent la pierre dorée du Beaujolais, la pierre rose de Tournus et la pierre blanche de Villebois, ne seront conservés qu'une partie, essentiellement le mur d'enceinte et le porche d'entrée face au Rhône, une seule des six ailes de détention et toute la partie centrale. En revanche les galeries et les coursives reliant entre eux les bâtiments seront restaurées à l'original, agrémentées en leur centre de cours et de jardins. Des fresques et des peintures réalisées par des prisonniers, parmi lesquels Didier Chamizo, aujourd'hui peintre reconnu, seront également préservées. Aujourd'hui propriété de l'université catholique de Lyon, Saint-Paul fait également l'objet d'un projet de réhabilitation destinée à accueillir le campus urbain de la nouvelle université catholique."

L’originalité lyonnaise réside dans ce mixte entre conservation/ réhabilitation et destruction de bâtiments vétustes.

mardi 24 mai 2011

Le Fort Saint-Jean à Lyon, un exemple de reconversion réussie par Ludivine Bunel

Le fort Saint-Jean est édifié au début du XVIème siècle, en 1512, et connut son heure de "gloire" jusqu'au XVIIIème siècle. 
C'est Louis XII qui a donc ordonné l'édification de nouvelles fortifications face à de nouvelles invasions. C'est le premier bastion construit à Lyon.



"Erigés du Rhône à la Saône, ces remparts ont environ 2 km de long et 10 m de haut. A chaque extrémité s’élève un bastion : une tour ronde baignée par le Rhône à Saint Clair et un ouvrage au sommet crénelé, s’étageant de la Saône au pied du rocher de l’aigle : le fort Saint-Jean."

Lors des diverses guerres qui ont traversé Lyon, le Fort a souvent servi de prison militaire.



Il a été entièrement restauré et abrite maintenant des contrôleurs du trésor public.


La prison d’Annecy : une histoire ancienne



La prison d’Annecy a un passé très chargé et lié au Palais de l’Isle, aujourd’hui Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine de l’Agglomération d’Annecy et classé monument historique depuis le 9 juillet 1974. C’est un musée offrant un beau et large parcours historique de la région d’Annecy et très apprécié des touristes. Il a été entièrement restauré dans les années 1980. En effet, le Palais de l’Isle date du XIIème siècle et a été construit au milieu du canal du Thiou. 

Il avait comme fonction principale d’être le palais du châtelain d’Annecy puis il se transforma en hôtel administratif pour le comte de Genève. Il eut ensuite d’autres fonctions diverses et variées : siège judiciaire, hôtel des monnaies puis, ce qui nous intéresse le plus ici, prison. Ce palais a donc servi de prison de nombreuses fois, les touristes peuvent d’ailleurs visiter à l’intérieur d’anciennes cellules de prisonniers.

Petit historique 


« Aux XIIe et XIIIe siècles, il est entre les mains des seigneurs de l'Ile, qui le tiennent en fief des comtes de Genève. Il est inféodé vers 1219, à la famille de Monthouz. L« Ile » abrite alors les prisons comtales, rôle qu'il gardera jusqu'en 1355, puis un atelier monétaire y fonctionnera jusqu'en 1392. Sous Amédée VIII, la famille de La Croix, en aura quelque temps la charge. Janus, fils cadet du duc Louis de Savoie, ayant reçu le Genevois en apanage, rachète l'inféodation et donne l'« Ile » à son épouse Hélène de Luxembourg. Il restera dans cette famille jusqu'au XVIe siècle, qui le transforme en demeure princière.
Revenu dans les mains des ducs de Genevois, ils y rétablissent les prisons et y installent le palais de justice, ainsi que le Conseil présidial du Genevois et la Cour des comptes. Le Palais de l'Isle conservera ce rôle de prison jusqu'à la Révolution Française. Ensuite, il sera une caserne, pour les troupes de passage, un entrepôt pour l'Intendance, un asile de vieillards, de 1860 à 1880, puis de nouveau une caserne. Menacé de destruction, le coût trop élevé, empêche cette dernière, il est classé en 1896 et dès lors sauvé. Il sert ne nouveau de prison durant la seconde Guerre Mondiale. » 

Une architecture particulière


« Son enceinte épouse le tracé de l'île, en forme de fuseau. Son noyau est une tour datant de la fin du XIIe siècle ou début XIIIe siècle, d'environ 12 m de côté qui a pu être conservée. Tout chez lui est régulier et en ligne. Le rez-de-chaussée est divisé en quatre pièces voûtées. Au premier étage on trouve, la grande salle d'audience surmontée de deux autres étages. Au XVe siècle, on a accolé à ce logis un escalier à vis. Une cour intérieure, à l'est, sépare ce « donjon », d'une chapelle de forme triangulaire, flanquée par la tourelle des latrines. Les cachots sont disposés le long du petit bras du Thiou. »

C’est donc une bonne mise en valeur de ce patrimoine carcéral. On ne perd pas le témoignage de base et on le transforme en objet muséal, en ajoutant autre chose. C’est une reconversion basique mais bien réalisée.

jeudi 21 avril 2011

Vue et historique des prisons de Perrache : Saint-Paul et Saint-Joseph



Les débuts d’une prison …


Tout commence par la construction de la prison Saint-Joseph. En effet, il a été décidé de construire une nouvelle prison en 1823, celle-ci ne verra le jour qu’en 1827 : problème d’emplacement et problème de financement. L’emplacement est finalement trouvé: 22 000 m² concédés par le Conseil Municipal de l’époque pour l’édification de cette nouvelle prison dont le besoin se fait ressentir. Un concours se créé pour pouvoir choisir entre différents projets de prisons : treize projets sont ainsi proposés. Cependant, même si quatre projets retiennent l’attention d’un jury composé pour l’occasion, aucun projet ne fait l’unanimité et ne retient complètement l’attention. Un projet est malgré tout retenu : le projet de Baltard, même si des modifications seront à prévoir … (forme semi-panoramique) Il fallait en choisir un. 

[ Louis-Pierre Baltard, né à Paris le 9 juillet 1764 et mort à Lyon le 22 janvier 1846 est un architecte, graveur et peintre français. À l'origine graveur paysagiste, c'est lors de d'un voyage en Italie qu'il se découvre une passion pour l'architecture et l'urbanisme. Il commence sa nouvelle carrière en s'appuyant sur sa réputation de graveur et devient l’un des architectes les plus réputés de la génération néo-classique. Il a beaucoup travaillé sur l'architecture carcérale. Il est l'élève d'Antoine-François Peyre à l'Académie Royale d'Architecture. Il fit comme engagé volontaire quelques-unes des campagnes de la Révolution, devint successivement professeur d'architecture à l'Ecole Polytechnique en 1796, puis à l’Ecole des Beaux-Arts en 1818, architecte du Panthéon et des prisons, membre du Conseil des bâtiments civils et des travaux publics. Certains de ses travaux connus : la chapelle de la prison Sainte-Pélagie à Paris, l'infirmerie et la chapelle de la prison Saint-Lazare à Paris en 1834, la prison Saint-Joseph, le Palais de Justice (les 24 colonnes) à Lyon sur les quais de la Saône en 1842. ].

Il fut ensuite décidé de l’emplacement définitif de la prison : établissement à l’angle est de la presqu’île Perrache, quartier « en bonne santé » à l’époque. Le 3 juillet 1828, les fondations étaient quasiment terminées et un peu plus d'un an après, le 27 août 1829, le préfet annonçait que quatre corps de bâtiments étaient élevés et couverts et que les autres étaient bien avancés. Il indiquait également l'ajout d'un deuxième étage à certains bâtiments qui ne devaient en avoir qu'un seul à l’origine. Dès 1831, la prison commence à accueillir ses détenus. Mais en 1839, soit huit ans après son ouverture, la prison est déjà surpeuplée (comme c’était encore le cas lors de leur fermeture). Alors qu'elle fut construite pour héberger 200 détenus au maximum, il y en avait cette date plus de 350, à tel point que les prisonniers en étaient réduits à dormir dans les couloirs, les vestibules et même dans les cachots. 

Que faire pour éviter ce surpeuplement ? 


En 1853, Antoine Louvier, architecte du département, présente un projet d'agrandissement de la prison. Elle devait être agrandie à l'intérieur de son enceinte avec le prolongement des quatre bâtiments nord-est, nord-ouest, sud-ouest, et sud-est qui ne s'étendaient pas encore jusqu'au mur intérieur du chemin de ronde. Le bâtiment des dettiers devait être surélevé et la démolition de l'atelier de Cloutier était prévue. Le bâtiment des ateliers est presque entièrement reconstruit car on y détruit les galeries et les voûtes afin de gagner en luminosité. Les travaux dureront 2 septembre 1856 à décembre 1857. Néanmoins, ces agrandissements ne suffiront pas aux différents problèmes de place qui seront réglés par la construction d’une nouvelle prison : la prison Saint-Paul.

Projet de l’architecte Baltard
Saint-Joseph à l’époque
Saint-Joseph maintenant

La construction d’un grand ensemble …


C’est en 1847 que la construction d’une nouvelle prison dans le quartier Saint-Paul est envisagée suite aux problèmes rencontrés à la prison Saint-Joseph. C’est de là qu’elle gardera son nom bien qu’elle sera construite dans le quartier de Perrache, non loin de la prison Saint-Joseph. En 1860, le projet d’Antoine Louviers est accepté. L'architecte opte pour un plan radial à six branches c'est-à-dire un plan panoptique en forme d’étoile. Cette prison est conçue pour 550 détenus répartis entre « sept quartiers » : un pour la pistole ou les payants, un pour les jeunes détenus de toutes catégories, un pour les détenus politiques, un pour les prévenus récidivistes ou dangereux, un pour les prévenus des élites, un pour les détenus de tête et un quartier cellulaire comprenant les cellules de secret, les cellules de punition et celle de sûreté pour les prisonniers les plus dangereux et celles réservées à des prévenus encore honnêtes et qui demandent de n'être pas mêlés aux criminels. Le bâtiment central héberge en son rez-de-chaussée la salle centrale de surveillance et les parloirs et au premier étage se trouve la très belle chapelle divisée en six compartiments qui communiquent avec leur quartier respectif. 

La prison est mise en service en 1865. D’autres travaux d’aménagements furent entrepris tout au long de son existence. 

Saint-Paul puis Saint-Joseph

L’architecture particulière de ces bâtiments est très importante pour la dimension patrimoniale, c’est pourquoi tant de gens se sont battus pour conserver ce bâtiment et ne pas maintenir sa démolition. Il est le témoin d’un certain art, d’une époque, de visions d’architectes. De plus, un tunnel relie les deux quartiers des prisons, elles forment ainsi un tout.

Dorénavant, c’est la maison d’arrêt de Lyon-Corbas mise en service en mai 2009, qui remplace celles de Perrache et celle de Montluc dont nous parlerons dans un autre article.


Sources

Dossier d’inventaire Saint-Paul.

Dossier d’inventaire Saint-Joseph.