mercredi 2 octobre 2013

A Gannat dans l'Allier, le château-prison devenu musée municipal : le musée Yves Machalon



La prison de Gannat fut édifiée de 1836 à 1848 par François Barnier Mitton, entrepreneur de constructions de Moulins. Elle était installée sur l’emplacement d’un château médiéval, propriété des seigneurs de Bourbon, dont on avait conservé le mur d’enceinte et quatre tours. Il avait servi de prison dès le XVIIe siècle, mais, dès la fin de l’Empire, on avait envisagé sa restauration. II était en très mauvais état, malsain et insuffisamment aéré. Les hauts murs, l’aspect puissant et sévère de l’édifice rassuraient les habitants de la petite ville.

Photographie de Jean-Claude Vimont

Photographie de Jean-Claude Vimont
Cette petite maison d’arrêt et de correction à l’allure de forteresse pénitentiaire fonctionna jusqu’en 1926. Cette année-là, l’Administration pénitentiaire décida d’un grand nombre de fermetures, puisque la démographie carcérale avait grandement chuté. Un patronage s’y installa[1]. Un acte dit loi du 26 octobre 1940 remit en service provisoirement la prison de Gannat. C’est le 27 décembre 1941 qu’elle fut consacrée comme maison d’arrêt et de correction.  

Les constructions de la monarchie de Juillet au cœur du château.
On remarque au sol les fondations de deux anciens murs qui séparaient la cour des hommes de celle des femmes. Photographie de Jean-Claude Vimont
Elle reçut les prisonniers déférés devant la cour martiale de Gannat, créé en septembre 1940 pour juger des "dissidents", des gaullistes principalement. Ils avaient été condamnés pour crimes ou manœuvres contre l’unité et la sauvegarde de la patrie. Il s'agit de jeunes gens qui sont soumis à un régime spécial. Pierre Pédron dans "La prison sous Vichy" précise qu'ils recevaient des livres, avaient le droit de fumer. L'Etat français avait choisi cette petite prison pour qu'ils ne soient pas confondus avec des prisonniers de droit commun. Parmi ces militaires et résistants connus, on peut citer le lieutenant de vaisseau Louis-Marie Ploix, le commandant Claude Hettier de Boislambert qui s’en évada. Cet officier, membre de l'état major du général De Gaulle, fut arrêté en Afrique alors qu'il effectuait une mission pour rallier les colonies françaises au camp gaulliste. Il fut condamné à mort par la cour martiale le 13 juin 1941. Sa peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité. La cour fut supprimée en novembre 1941.
La corde qu'utilisa le commandant  Claude Hettier de Boislambert lors de son évasion est présentée dans le musée. Photographie de Jean-Claude Vimont
Photographie de Jean-Claude Vimont
A partir de 1942, séjournent hommes et femmes sanctionnés par les tribunaux correctionnels pour des vols de bicyclettes, des avortements, des vols de récolte, du marché noir. La sévérité des lois vichyssoises conduit également en prison pour concubinage avec l’épouse d’un prisonnier, pour offense envers le chef de l’Etat ou menées antinationales[2].

De 1945 à 1951, la prison de Gannat hébergea des condamnés des Cours de justice, hommes et femmes, frappés de peines de travaux forcés et de réclusion[3].  Quelques  jeunes soldats condamnés pour désertion par des tribunaux militaires y séjournèrent également à partir de 1949.


L’établissement, de petite capacité, bénéficiait d’une réputation de grande sécurité «indispensable pour la population pénale qui devait y séjourner », ce que soulignait Pierre Sainte[4], dans sa thèse de 1954.


Dans le cadre de la Réforme pénitentiaire impulsée par Paul Amor, Pierre Cannat, Charles Germain après 1945, il fut décidé d'y regrouper les relégués, petits délinquants multirécidivistes, qui avaient été étiquetés "antisociaux" dans les centres d'observation de Lille, de Rouen, de Besançon. Ils étaient réputés dangereux, notamment pour le personnel pénitentiaire. Ils demeuraient entre deux et trois années dans la prison avant d'être transférés dans le centre de semi-liberté de Clermont-Ferrand. Quelques uns, victimes de graves troubles de comportement quittaient cette petite maison, à l'atmosphère familiale, pour des hôpitaux psychiatriques.  Il accueillit ses premiers relégués le 22  mars 1951. Ils furent douze acheminés ce jour-là.  A la fin de l’année, vingt-sept avaient été écroués à Gannat, mais deux en furent extraits pour le centre de semi-liberté de Clermont-Ferrand et un autre conduit dans la maison centrale de Riom.  Les écrous  des années suivantes furent irréguliers : 25 entrants en 1952, 14 entrants en 1953, 13 entrants en 1954, 21 entrants en 1955. Les transferts annuels hors de Gannat étaient impératifs pour éviter une surpopulation, car la prison de Gannat ne disposait que de 32 places. Certains documents mentionnent parfois une contenance maximum de 36 places. 

Photographie de Jean-Claude Vimont
Photographie de Jean-Claude Vimont

Après cinq années de fonctionnement, en mars 1956, 99 relégués avaient été admis. Sur ce chiffre, 33 étaient dans l’établissement et 66 avaient été transférés.  De mars 1951 à août 1967, 256 relégués étiquetés « antisociaux » furent écroués à Gannat, mentionnés sur trois registres d’écrous distincts et pour lesquels ne subsistent que des dossiers lacunaires aux côtés de notices plus conséquentes. 

Photographie de Jean-Claude Vimont

La municipalité de Gannat acheta l'établissement à l'Etat. Elle décida de le transformer en musée municipal, le musée Yves Machalon, du nom d'un ancien maire, qui présida aux destinées de la ville à la Libération.  Il ouvrit ses portes en 1998. Si quelques pièces sont consacrées aux résistants, notamment à l'épisode de l'évasion d'Hettier de Boislanbert, le passé carcéral, l'enfermement des droits communs et des relégués antisociaux ne sont pas évoqués.




[1] Archives départementales de l’Allier, 4 N38, 4N 42 et 4 N 43, documents du Conseil général sur la construction et les aménagements de la prison de Gannat. L’enceinte et les quatre tours de l’ancien château furent inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1926. Sur la maison d’arrêt, voir Murielle HEBINGER, Les prisons de l’Allier sous la IIIe République (1871-1914), mémoire de maîtrise sous la direction d’André Gueslin, Université de Clermont-Ferrand II, 1993, 190 p. et tableaux.
[2] Archives départementales de l’Allier, 1185 W 1, registres d’écrous et statistiques, 1185 W 13, correspondances sur les détenus gaullistes.
[3] Archives départementales de l’Allier, 1185 W 12, documents divers sur les détenus de 1940 à 1967, dont les registres de correspondances avec les autorités.
[4] Pierre SAINTE, Le problème pénitentiaire actuel des relégués, Thèse pour le doctorat de Droit, Université de Paris, 1954, p. 115.

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