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lundi 13 février 2012

La colonie agricole pour mineurs délinquants de Sainte-Anne, à l'île du Levant



C’est en novembre 1952 que des ruines de l’ancienne colonie agricole pénitentiaire de Sainte Anne, près de Hyères, sur l’île du Levant, ont été découvertes. L’inventaire topographique n’intervient qu’en 1999. il ne subsiste de la colonie que les caves. Néanmoins, avec des recherches aux archives départementales, dans les courriers et délibérés du tribunal correctionnel de Toulon, on retrouve bien la trace d’un centre d’éducation et de patronage des jeunes détenus mineurs, ayant de 13 à 21 ans.

Tout commence le 5 août 1850 avec la loi promulguée par Louis Napoléon Bonaparte qui officialise les colonies pénitentiaires privées et publiques. Une loi qui va être à l'origine de nombreuses institutions privées en direction des mineurs délinquants.

Ainsi le 17 février 1858, le comte de Pourtalès achète un domaine dur l’île du Levant et décide d’y établir une colonie agricole pénitentiaire. Construite en 1861, la colonie est prévue pour 250 à 300 personnes. En activité pendant près de 18 ans, les détenus y apprennent chacun un métier – maçon, maréchal-ferrant, charretier, tailleur, tonnelier, menuisier, forgeron, cordonnier, charpentier, boulanger, cuisinier, éleveur - mais aussi la lecture et l’écriture. Ils sont encadrés par un directeur, assisté d’un aumônier, d’un médecin en relation avec le ministère de la santé, d’un greffier, d’un économe et de douze gardiens éducateurs. A la fin de leur apprentissage, ils sont ainsi assurés d’avoir acquis un métier et ils recevaient alors les salaires, contrôlés par le greffier et la préfecture, qu’ils avaient épargnés durant leur séjour, indépendamment des frais de route et d'habillement, qui eux, étaient dus réglementairement. A leur libération, les jeunes sans famille d’accueil étaient confiés à l’organisation jusqu’à leur service militaire.

Avant d’arriver à la colonie, on trouve sur la gauche un bâtiment servant de cantine puis un jardin d’honneur aux plantes exotiques. On y arrive ensuite par une porte monumentale qui donne sur une grande cour intérieure, la place d’armes, où les premiers dimanches de chaque mois le directeur passe en revue les détenus avec les gardiens en grande tenue, le sabre sur le côté. Autour de cette cour, de grands locaux accueillent des dortoirs, des réfectoires, une école et quelques cellules. D’autres servent à l’exploitation agricole et à une école professionnelle. On y trouve donc une fabrique pour des bouchons de pipe, une machine à vapeur produisant la force motrice pour les ateliers, un moulin à farine et surtout une grande ferme modèle où on élève vaches, chevaux, bœufs, moutons, volailles, porcs et cultive de la vigne, des fruits et des légumes. Une chapelle se dresse également dans un angle. Les jeunes détenus sont libres de circuler dans la colonie et travaillent pour les artisans présents sur place. Ils sont environ 145 jeunes (sur 510 habitants de l’île) à travailler dans tous les métiers du domaine, sur 200 hectares.

Tout était organisé en vue de la bonne marche de la colonie tant au point de vue du travail que du rendement, de la bonne tenue des pensionnaires et du bien être du personnel. La colonie est aussi composée d’une importante salle de soin et des chambres d’isolement – les maladies les plus fréquentes sont aussi les plus mortelles : choléra, scorbut, variole, coqueluche, paludisme, diphtérie, varicelle, tuberculose, diarrhées, typhoïde, rachitisme. 
Selon les archives départementales, en 1854, le choléra fait 124 morts à Salerne et en 1865, la variole fait 350 malades et 45 morts. Hyères n’étant pas loin, on se doute bien que la colonie ne fut pas épargnée. 

En 1866, une révolte causée par les nouveaux arrivés de la colonie horticole Saint Antoine, en Corse, explose. Pendant la nuit, on chante des chants séditieux, des lampes à pétrole sont brisées, la demeure du directeur est pillée, le feu est mis à un autre bâtiment, ce qui provoque aussitôt un terrible incendie causant la mort de 14 enfants. Le lendemain, le 4 octobre, 37 jeunes sont arrêtés par la gendarmerie et des militaires. Les quatre meneurs sont condamnés par le tribunal aux travaux forcés à perpétuité. La raison de cette révolte, une simple querelle entre bandes et un peu d’alcool volé à la réserve !

A la suite de cet incident, la colonie agricole pénitentiaire de Saint Anne ferme. Après la fermeture du pénitencier en 1867, le domaine agricole continuera son exploitation pendant 12 années. A la mort du comte de Pourtalès, en 1878, le domaine est vendu.

Une autre version existe pour la fermeture de cette colonie pénitentiaire. Dans les archives, il est fait mention qu’en février 1861, une soixantaine d’enfants (5 ans pour les plus jeunes) quittent Paris et La Roquette pour gagner la colonie agricole pénitentiaire de Saint Anne sur l’île du Levant. Ils sont les premiers pensionnaires. Certains vont même constituer une bande pour défendre les plus jeunes et les plus fragiles et c’est certainement cette bande que les nouveaux arrivés de Corse, les "durs", ont décidé d’affronter. Quatre années plus tôt, dans la nuit du 29 mai 1862, un jeune corse fut impliqué, lui aussi, dans une révolte. Il s’agissait de M. X, âgé de 16 ans, originaire de Centuri, dans le Cap Corse. La terrible nuit se termina par l’assassinat d’un jeune garçon détenu. Les causes de la mutinerie trouvaient leur origine dans les mauvais traitements infligés aux enfants.

Loin d’être un établissement rééduquant, avec philanthropie, les jeunes délinquants, la colonie est un véritable bagne pour mineurs. En effet, les enfants sont soumis au travail forcé, à la malnutrition, aux brimades et aux sévices jusqu’à ce que la colonie soit fermée par les autorités en 1878. Cette version s’appuie sur la découverte, dans le cimetière à proximité, d’une centaine d’enfants enterrés soit 10% des pensionnaires, quatre d'entre eux étaient âgés de dix ans — Auguste Roustan, né à Soyans-sur-Die (Drôme), mort le 2 octobre 1862 ; Eugène Gay, né à Allos (Basses-Alpes), mort le 25 octobre 1863 ; Aimé Noël né à Vaubadon (Calvados), mort le 19 mars 1865 ; Siméon Soulage, né à Charols (Drôme), mort le 23 février 1874.


De là, est notamment né le récit de Claude Gritti, Les enfants de l’île du Levant, qui après une enquête minutieuse, retrace les souffrances et les révoltes de ces enfants bagnards.

Tout comme la stèle qu'il leur a été récemment érigée sur l’île, ce livre leur rend hommage.






Sources

www.museedeleau.com – articles de Pierre Quillier

Archives départementales du Var – Draguignan "La colonie agricole et pénitentiaire de Saint Anne - Ile du Levant - 1861-1878", R. Hubsch

A Cronica, Journal de l’histoire du Cap Corse édité par l’Association Petre Scritte, n° 12, 1996, p. 27

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