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dimanche 13 mars 2011

La prison de Loos-lès-Lille par Anne-Sophie Diologent

Il semble impossible de parler de patrimoine carcéral en région Nord-Pas-de-Calais sans évoquer la prison de Loos, considérée pendant de nombreuses années comme la plus importante de la région. Il s'agit d'une ancienne abbaye, comme nombre de maisons centrales, aménagées au XIXe siècle. Aujourd'hui pourtant son avenir semble incertain puisque pour cause de vétusté, le domaine pourrait être détruit pour laisser place à une nouvelle prison.


L’abbaye cistercienne de Loos a été fondée en 1146 après le passage de Bernard de Clairvaux en Flandre. C’est alors que Thierry d’Alsace, comte de Flandre, lui offre à Loos des terres pour installer la communauté cistercienne. Il faudra malgré tout attendre le 15 décembre 1148 pour que les religieux, au nombre de douze, s’y installent, avec à leur tête un certain « Jean le Bel ».

L’ancienne abbaye de Loos (source: criminocorpus.cnrs.fr, article de Joselyne MOREAU)


Jusqu’au XIVe siècle, l’abbaye connut une période de paix et de prospérité mais, durant la Guerre de Cent Ans, elle fut à plusieurs reprises ravagée comme en 1477. Bien plus tard, lors du siège de Lille par Louis XIV, elle servira également de garnison et d’hôpital. La paix reviendra ensuite jusqu’en 1789. L’abbaye fut gouvernée par 41 abbés parmi lesquels nous pouvons compter de grands bâtisseurs comme Nicolas du Béron, entre 1727 et 1746, à l’origine notamment du portail monumental détruit pendant la guerre 1914-1918. L’âge d’or de l’abbaye se situe d’ailleurs à cette époque et la plupart des bâtiments actuels servant au centre de détention furent bâtis aux alentours de ces dates.



Porte monumentale de l’ancienne abbaye (source cmapl.pagesperso-orange.fr)


La révolution de 1789 bouleversa la prospérité de l’abbaye puisque le clergé régulier fut interdit, ses biens confisqués et mis à disposition de la nation comme Biens Nationaux. Pour en savoir plus sur l’histoire de l’abbaye de Loos, vous pouvez consulter les différentes éditions de « Loos au fil du temps ».

Le 26 octobre 1791, le Conseil général du district de Lille approuve la motion de Fiévet qui vise à faire de l’abbaye un hôpital. Alors utilisée comme logis pour soldats et moutons, ce n’est qu’à partir de mai 1794 qu’elle devient « hôpital ambulant pour l’armée du Nord ». Accueillant principalement des fiévreux et blessés, l’activité hospitalière ne dura pourtant que jusque 1795, l’abbaye redevint alors un lieu de stockage de bétail.

Le 6 prairial an IV (25 mai 1796), l’abbaye est vendue comme bien national à Pierre-Urbain Virnot, négociant à Lille, qui souhaite tirer profit de la location des terres.

Le 8 mars 1812, l’abbaye de Loos, « local en grès et brique, dont les bâtiments sont neufs, à portée de la ville de Lille » selon les dires du préfet du Nord l’année précédente,  devient dépôt de mendicité par décret impérial. Le 21 avril de la même année, l’état rachète une partie du domaine (les bâtiments, le petit clos et la prairie attenante) au fils Virnot pour la somme de 240 000 francs. Le domaine et les futurs travaux sont placés sous la surveillance d’un directeur, Denand.

Après avoir évincé les anciens occupants, les premiers travaux sont commencés le 29 janvier 1813 afin de pouvoir accueillir rapidement entre 100 et 150 mendiants. Mais la réalisation du projet prend beaucoup de retard et il faudra attendre le 29 janvier 1817 pour que l’architecte parisien Thierry soit envoyé à Lille par le ministre de l’Intérieur afin de « pourvoir à l’exécution des ouvrages susceptibles d’être faits pendant l’hiver pour établir le dépôt de mendicité du département du Nord dans les bâtiments de l’ancienne abbaye de Loos ».

Alors prévu pour accueillir « 400 individus des deux sexes répartis en quatre sections et séparées », Thierry remet son premier rapport le 28 avril 1817. Mais bientôt, face au manque de prisons pour peines auquel doit faire face le département, le Conseil général demande au ministre de l’Intérieur de stopper le projet de dépôt de mendicité au profit d’une maison centrale de détention. Alors préoccupé par l’organisation des maisons centrales, l’état réagit aussitôt et le 6 août 1817, une ordonnance royale est promulguée en faveur de la maison centrale. Il y est malgré tout stipulé qu’une partie des bâtiments sera réservée à accueillir une maison de correction pour les individus condamnés à moins d’une année d’emprisonnement. Face à l’envergure du projet global, le ministre de l’Intérieur suspendra la réalisation de cette dernière. Thierry se verra confier la réalisation des plans.

Alors que l’ouverture de la maison centrale était prévue le premier août 1821, les travaux prennent un sérieux retard et il faut attendre janvier 1822 pour que les premiers prisonniers, au nombre de 18, ainsi que les soldats de la 41e compagnie de fusiliers sédentaires, chargés de la garde de la maison, ne s’y installent. 

La maison centrale est alors prévue pour recevoir entre 400 et 500 prisonniers ainsi que 120 soldats dans la caserne aménagée dans les plus anciens bâtiments de l’abbaye. Le bâtiment central du XVIIIe siècle, dit de l’ancienne abbaye et de forme rectangulaire, est découpé en deux sur toute sa longueur. Une moitié est réservée aux condamnés correctionnels et l’autre aux criminels, chaque moitié étant divisée en trois sections pour les hommes, les femmes et les enfants. Les sections sont elles-mêmes séparées entre elles par un chemin de ronde, et la chapelle divisée en trois nefs.

Durant les premières années, la maison centrale connut certaines difficultés en matière d’aménagement. Infirmeries, réfectoire et ateliers font défaut. Une première mutinerie éclata en mai 1826, en raison principalement de la mauvaise qualité de la nourriture et plus particulièrement du pain. S’ensuit la visite de l’inspecteur général des maisons centrales de détention, De Laville de Miremont, le 25 avril 1828. Son rapport sera sans appel et il dira notamment que « la prison baigne dans une atmosphère constamment surchargée de vapeurs » (il faut dire que la prison est construite sur un sol très humide et plus ou moins marécageux). Il y voit également « de vastes bâtiments où la plupart des divisions ont été faites à contresens ». En effet, qu’il s’agisse des cuisines, de l’entrée principale ou de l’organisation générale des quartiers hommes et femmes, aucune logique ne semble avoir été trouvée.

Les travaux d’aménagements vont peu à peu être effectués et au final, les dortoirs auront la capacité d’accueillir 965 hommes et 532 femmes valides, nombre qui pourra être augmenté si besoin.


Prison de Loos (source: criminocorpus.cnrs.fr,
article de Christian Carlier)


Pour retrouver toutes les informations concernant l’Histoire des prisons de Loos, de l’abbaye à nos jours, vous pouvez consulter le site Criminocorpus, rubrique Expositions virtuelles. Vous pourrez découvrir l’ensemble de l’exposition ainsi que les dossiers, d’une grande richesse, qui ont été réalisés sur la question, sous la direction de Christian CARLIER.

L’association du Centre de Mémoire de l’abbaye-prison de Loos a été créée en 1998 par André Gustin, enseignant au centre de détention de Loos. Son objectif premier a été la création du Mémorial du train de Loos, installé en face de la prison, sur l’itinéraire du chemin de la mémoire afin de sauvegarder la mémoire des déportés de la Seconde Guerre Mondiale.

Voici un article, extrait du site www.ajpn.org, relatant l’histoire des détenus de Loos durant cette période de l’histoire : 

« Trois établissements vont concentrer la grande majorité des milliers de prisonniers enfermés par l'Occupant : Saint-Niçaise à Arras, Cuincy, près de Douai, et Loos-lès-Lille, principal centre de détention de la région. En mai 1941 les Allemands occupent une partie de la prison de Loos. La partie de la prison française continue à être administrée par les Français tandis que la prison allemande, dispose de sa propre entrée et est strictement gérée par les Allemands et gardée par des soldats de la Wehrmacht. Dans la prison allemande, les détenus sont particulièrement isolés et otages et résistants côtoient des condamnés de droit commun. Dans l’enceinte même de la prison, siège une cour martiale. Pour venir en aide aux internés, le pasteur Marcel Pasche avait créé, dès le début de l'occupation, le Comité d'assistance juridique devant les tribunaux allemands.

Après le débarquement, à partir du 20 août 1944, les Allemands entreprennent de vider les prisons françaises et de regrouper les prisonniers pour les déporter. Arrivent ainsi à Loos des internés de Fresnes avant d’être dirigés vers la Belgique.Paris est libre, Amiens tombe dans la soirée du 31 août, suivie par Arras et Douai, tandis que les services allemands de Lille préparent l'évacuation de Loos.

Le 1er septembre, les détenus sont évacués par groupes. Ils sont dirigés vers une cour où les attendent des camions et des fourgons cellulaires.Le 26 août 1944, le pasteur Marcel Pasche avertit le consul suisse, Fred Huber, que les allemands préparent l’évacuation des détenus de la prison de Loos. Ils parviendront à faire libérer tous les détenus condamnés à moins de 3 mois de détention, soit plus de quatre cent hommes et femmes, leur évitant ainsi la déportation, mais ils ne pourront éviter le départ.

Le convoi est formé en gare de Tourcoing. Des volontaires de la Croix-Rouge alertée par le chef de gare, distribuent quelques vivres et recueillent des dizaines de messages à destination des proches.Lorsqu’ils connaissent enfin la libération, entre le 8 avril et le 2 mai, ils ne sont plus que deux cent soixante quinze, les deux tiers d’entre eux ayant péri. »

En effet, le 1er septembre 1944, environ 900 détenus politiques quittaient la prison allemande de Loos pour être déportés dans les camps nazis. C’est ainsi que chaque année, la ville et l’association se réunissent afin de rendre hommage aux victimes de cette tragédie. 

En 2003 ont été réalisées 12 plaques de bronze portant le nom des 871 déportés, placées sur le mur du mémorial en face de la prison.


Inauguration des 12 plaques en mémoire des déportés de Loos (source: cmapl.pagesperso-orange.fr)


Mais les ambitions du CMAPL ne s’arrêtent pas là. Son objectif est d’ouvrir un centre de mémoire où seraient regroupées les grandes étapes de l’évolution historique de ces lieux en rendant hommage à l’œuvre des cisterciens qui ont été les grands aménageurs et ont fait entrer Loos dans l’Histoire, ainsi qu’en faisant connaître le travail accompli par tout le personnel pénitentiaire depuis deux siècles auprès des détenus. 

Enfin, l’association travaille à la réalisation d’un livre retraçant les faits marquants de ces lieux. 

Pour découvrir l’ensemble de l’œuvre de l’association CMAPL (ici)

Retrouvez également l’histoire du Train de Loos, « le grand drame de la déportation dans le Nord – Pas-de-Calais » d’André GUSTIN sur Criminocorpus.

La démolition de l'abbaye-prison de Loos a été programmée à juin 2011, délais fixé au même moment que l'ouverture du nouveau domaine carcéral d'Annoeulin, qui recevra les détenus et les gardiens de Loos.



Vue d'ensemble sur la prison actuelle, comportant un centre de détention et une maison d'arrêt
 (source: P. James lavoixdunord.fr)



Entrée de la prison de Loos (source: fr.wikipedia.org)



Intérieur de la prison (sourcelavoixdunord.fr)



Pendant longtemps, Loos a été la seule prison de la métropole lilloise, avec un centre de détention réservé aux longues peines de 359 places, et une maison d’arrêt, pour les détentions provisoires et les courtes peines, de 438 places. Alors qu’Annoeulin serait réservée aux longues peines, la nouvelle prison de Loos pourrait se voir destinée aux courtes peines, de plus en plus nombreuses puisque, selon Anne Chéreul de l’Observatoire international des prisons, « 85% des détenus sortent après moins d’un an d’incarcération »

Face à ce projet, certains regrettent déjà la prison de Loos et n’hésitent pas à critiquer les nouveaux établissements pénitentiaires, comme Cédric Deprez, délégué régional FO pénitentiaire. En effet, les prisons modernes sont conçues avec de nombreux sas vitrés, qui séparent la population carcérale des surveillants. « Quand un détenu a un problème à Loos, l’agent le prend en considération. A Sequedin (centre pénitentiaire ouvert en 2005), avec les vitres teintées, il n’y a plus de contacts. On veut faire des prisons à l’américaine, où le surveillant disparaît de la vue de la population incarcérée. » Certains détenus semblent même en accord avec ses propos à l’en croire : « Bon nombre de détenus disent, Sequedin, c’est tout neuf, nous on préfère la maison d’arrêt de Loos. C’est peut être par rapport aux failles qui peuvent exister à Loos, mais Sequedin est considéré comme anxiogène. Les conditions d’incarcérations sont pourtant meilleures, avec une douche dans les cellules ». Sans idéaliser la prison de Loos et en reconnaissant l’état de vétusté auquel les détenus doivent faire face, Anne Chéreul ajoute que « les nouveaux établissements raréfient les contacts humains et augmentent la violence ». Mais la nostalgie de certains ne fait pas l’unanimité, aussi bien auprès des autorités que des détenus : surpopulation, vétusté certaine, Loos n’a pas bonne réputation sur le plan de la salubrité.

En novembre dernier, Anne Voituriez, élue d’opposition à Loos (Groupe des républicains loossois de progrès) a relancé le débat sur la démolition future de la prison en exhumant un document de la DRAC datant d’octobre 2005.

En effet, suite à une demande de protection émise par le Centre de mémoire de l’abbaye-prison, la DRAC avait « décidé d’y donner suite ». André Gustin, président et fondateur de l’association, pensait que la demande n’avait pas abouti. Hors dans la lettre de la DRAC, il n’était question d’aucun refus mais simplement d’une démarche qui n’a pas été menée à terme. Ce courrier annonce en effet que la Commission régionale du patrimoine et des sites devait se réunir « courant 2006 ». Malheureusement, le dossier de protection pour l’abbaye-prison n’a depuis jamais figuré à l’ordre du jour. 

Le maire PS Daniel Rondelaere avait quant à lui, dans un premier temps le 22 septembre, déclaré que « les prisons sont propriété de l’Etat (…), c’est le propriétaire qui décide de ce qu’il fait de son bien », pour ensuite revenir sur ses propos et indiquer qu’il avait fait le nécessaire pour que l’abbaye-prison soit protégée : « En 2005, en appuyant l’association qui a demandé le classement en monument historique ; en 2008, en demandant un point sur la situation à la DRAC et, plus récemment, en faisant inscrire l’édifice à l’Inventaire du patrimoine architectural et paysager (IPAP) »

Mais rappelons, et c’est ce qu’a répondu l’opposition, que seul un classement au titre des monuments historiques peut stopper les démarches de démolition. « Le maire ne peut pas continuer à faire comme si notre pétition ne servait à rien ». Après un bref rappel de ses spécificités historiques et architecturales, ses défenseurs spécifient : « Nous avons saisi Monsieur Frédéric MITTERRAND, Ministre de la Culture et de la Communication et demandé un entretien avec Monsieur le Directeur inter-régional de l’Administration pénitentiaire pour lui exposer nos arguments et nos projets en vue d’offrir une nouvelle vie à l’abbaye qui est à l’origine de la fondation de Loos ».

Il semble que pour l’instant, le projet de démolition-reconstruction ne soit pas remis en cause mais les suites du dossier pourraient comporter quelques incidences notamment en termes de délais. Des discussions seraient même encore en cours entre les services de la DRAC et ceux de l’administration pénitentiaire en ce qui concerne le devenir de l’édifice. Parmi les sujets abordés : tout en prenant en compte la nécessité de la construction d’un nouvel établissement face à la vétusté de la prison actuelle, pourrait-t-on préserver les bâtiments de l’ancienne abbaye et planifier la reconstruction sur un autre terrain ?

Les défenseurs de l’abbaye s’interrogent quant à eux des suites du dossier de protection de la DRAC : la commission finira-t-elle par traiter la demande dans les mois qui viennent et, dans l’éventualité de l’émission d’un avis favorable, le préfet, seule personnalité habilitée à signer l’arrêté de protection, paraphera-t-il le document ?


Sources

 www.criminocorpus.cnrs.fr

www.ville-loos.fr

www.lavoixdunord.fr

www.nordeclair.fr

www.nord.pref.gouv.fr

www.ajpn.org

www.fr.wikipedia.org


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