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vendredi 26 novembre 2010

Quelle patrimonialisation pour une prison d'Etat du XVIIIème siècle ? L'exemple du Fort de Joux en Franche-Comté de Heij Clémence et Pigné manon






La patrimonialisation des prisons, tout comme l’a été celle des industries au départ, crée encore la polémique et reste peu touchée par l'engouement public.



Au regard de l’histoire, il semble vital de patrimonialiser les vestiges qui témoignent de l’évolution des prisons. C'est au XVIe siècle que l’histoire de l’enfermement commence en France lorsque François Ier décide d’enfermer les populations les plus pauvres. S’ensuit alors la création au milieu du XVIe siècle de maisons de correction dans un but manifeste de rééduquer les prisonniers. Se multiplient par la suite des institutions d’enfermement afin de lutter notamment contre la mendicité. A la veille de la Révolution, coexistent différents types d’institutions : des lieux de sûreté, des prisons ordinaires (ancêtres des maisons d’arrêt), des dépôts de mendicité (crées en 1764) et des maisons de force ou prisons d’Etat. Ces dernières, souvent établies dans d’anciennes forteresses militaires, témoignent de l’arbitraire qui régnait alors; les prisonniers, souvent espions, opposants politiques ou d’opinion y étaient envoyés sous ordre du roi par lettre de cachet. A partir du règne de Louis XIV ces prisons se multiplièrent. Les plus célèbres d’entre elles sont la Bastille, Vincennes, le château d’If et, d’une moindre renommée aujourd'hui, le Fort de Joux en Franche-Comté.

Ce site stratégique, carrefour du commerce et de l’armée sur la route internationale qui traversait le Jura, était un verrou naturel qu’il était logique de surveiller et de fortifier. Ici, plus qu'ailleurs, la géographie a commandé l'histoire. Dès sa construction au XIIe siècle, il n’a cessé d’être agrandi et modifié. Lors de la conquête de la Franche-Comté par Louis XIV, Vauban fut alors chargé de fortifier les nouvelles frontières du royaume et d’intégrer le château de Joux au « pré carré ».



Plan du château (source : www.chateaudejoux.com)



Sous Louis XV, le rôle militaire du fort devient quasiment inexistant et sert principalement de lieu de retraite à d’anciens soldats et à des invalides. C’est au XVIIIe siècle qu’est créée dans le Fort de Joux, une prison d’Etat, aussi réputée à l'époque que celle du Temple ou de la Bastille. Depuis 1996, il est classé monument historique puis labélisé au titre de « patrimoine du XXème ».





Fort de Joux (source : www.racinescomtoises.net)



Aux vues des grands évènements de l’histoire, on comprend bien sûr la patrimonialisation de ce site. Cependant, c'est son identité carcérale qui retient notre attention.



Cette dernière s’illustre par le passage dans la prison d’Etat d’emblématiques prisonniers, tels que Mirabeau, Heinrich van Kleist (écrivain Allemand) ou encore Toussaint Louverture, qui meurt dans le Fort de Joux d'une pneumonie le 7 avril 1803, à la suite de conditions de détention difficiles.

Toussaint Louverture meurt dans la prison du château de Joux (source : Library of Congress Prints and Photographs Division Washington)

Certaines prisons, pour mettre en valeur ce patrimoine carcéral, ne s'appuient que sur le bref séjour dans la prison “d'illustres prisonniers”, plus ou moins connus; un usage de la patrimonialisation carcérale, évidemment illégitime.



En ce qui concerne le Fort de Joux, un vrai effort de présentation a été fait sur ce qu’était le quotidien d'un prisonnier au sein d'une prison d'Etat.




Cellule de Toussaint Louverture, située dans le donjon (source: www.abolitions.org)



Aujourd'hui, la cellule de Toussaint Louverture, située au rez de chaussé du donjon, accueille de nombreux visiteurs. Cette visite rappelle les conditions de vie difficiles des prisonniers. Comme nous l'apprend plus précisément Christian Carlier dans Histoire du personnel des prisons françaises du XVIIIe siècle à nos jours: “Les prisons d'Etat étaient exclusivement des maisons de forces et n'avaient pas vocation à l'origine à corriger leurs pensionnaires. En dehors des prisonniers de guerre, puis des détenus politiques ou d'opinion, elles étaient réservées à des criminels issus des meilleures familles qui payaient des prix de pension parfois considérables”.



Le Fort de Joux a donc réussi à mettre en valeur (là où d'autres ont choisi d'ignorer ce patrimoine) cette période carcérale, grâce à la visite d'une cellule. En parallèle est proposée une reconstitution d'une évasion intitulée : “La poudre d'escampette”.

Visite théâtralisée "La poudre d'escampette"



Longtemps, le château de Joux a été une prison. Aujourd'hui, Hubert et Robert, prisonniers oubliés, sont bien décidés à tenter l'impossible évasion.
Mais quand on est couard, maladroit et passablement déjanté, l'opération n'est pas des plus aisées !



En compagnie de deux personnages pitres et attachants, découvrez ou redécouvrez le Château de Joux, son dédale, ses petits secrets, son horizon... La grande et la petite histoire....





Tous les dimanches après-midi à 15h du 27 juin au 22 août 2010. Réservation indispensable.



Malgré tout, nous pouvons regretter la réussite en demi-teinte due à la “visite théâtralisée” proposée au public chaque dimanche. S'exprime ici l'une des dérives courantes de la patrimonialisation qui consiste à enjoliver l'histoire des lieux pour attirer un maximum de visiteurs. Les reconstitutions historiques sont le moyen privilégié pour faciliter le dialogue entre le public et l'histoire du monument. Malheureusement, celles-ci sont rarement concluantes car elles ne cherchent pas la diffusion du savoir historique mais uniquement le divertissement. 


On peut alors douter de la crédibilité “d'Hubert” et “Robert” dans la reconstitution d'une possible évasion d'une prison d'Etat au XVIIIe siècle?



Sources :

Christian Carlier, Histoire du personnel des prisons françaises du XVIIIe siècle à nos jours, Edition de l'Atelier, 1997, Paris.

www.chateaudejoux.com

www.justice.gouv.fr

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